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1912, premier tour du monde à moto. # 2

Quête d’essence (suite)

En cinq épisodes, je vais résumer le premier tour du monde à moto effectué il y a 105 ans par Carl Stearns Clancy, un jeune Américain qui souffrait d’ennui… Il cherchait moins l’exploit que l’aventure, les rencontres, la découverte du monde. Le hasard l’a amené à réaliser cet incroyable périple, à une époque ou de nombreux pays ne possédaient ni routes ni station-services, sur une moto alors exceptionnelle, une Henderson 4 cylindres. Jusque Paris, il fut accompagné de Walter Storey. Il poursuivit ensuite son voyage seul, face à d’innombrables imprévus. L’épisode 1 ici.

Pour patienter pendant la révision de leurs motos, Clancy et Storey visitèrent le Het Rijks Museum of Art d’Amsterdam et s’extasièrent devant les toiles de Rembrandt. Puis ils quittèrent la ville avec regret pour s’engager sur les routes en brique, vers Anvers, où ils trouvèrent des routes pavées particulièrement mal entretenues. Les véhicules à moteur y étaient rares et ignorés des calèches et autres charrettes qui refusaient de s’écarter malgré les coups de klaxon à soufflet. Ils tombèrent en panne d’essence, Storey resta près des motos, Clancy se mit en quête de carburant, à pied. Ils reprirent la route, croisèrent un soldat accroupi sur la route, tendant le dos afin que sa fiancée puisse refaire les lacets de ses chaussures. Touchés par la délicatesse du geste, ils tentèrent de faire une photo mais vexèrent les jeunes gens… « La Hollande s’apparente à une large province de l’Allemagne, les gens se comportent avec déférence mais aussi une certaine arrogance. A la différence de la Belgique, qui semble elle être une province française, la Hollande possède toutefois son propre langage. » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Avec les gendarmes, en Belgique.

Avec les gendarmes, en Belgique.

Ils entrèrent enfin en Belgique, sous la pluie, de nuit. Alors qu’ils franchirent la frontière sans s’arrêter, ils furent rattraper par les gendarmes, zélés. Ils peinèrent à se comprendre mais, une fois la taxe réglée, tout rentra dans l’ordre. Ils rencontrèrent des gendarmes tout au long de la route et s’étonnèrent de leur intense présence. Après avoir traversé Anvers et Gand, ils firent halte à Bruges le 22 novembre 1912, l’une des plus belles villes qu’ils n’aient jamais vues jusque là, éblouis par la pureté du style gothique.

A l’approche de Bruxelles, des routes parfaitement entretenues soulagèrent les Henderson. Elles les encouragèrent à aller plus avant, jusque Dinant, où ils dormirent à l’hôtel Charpentier, en bord de Meuse. Le lendemain, ils arrivèrent à la frontière française, non loin de Givet. Ils payèrent là un franc pour obtenir une autorisation de séjour de trois mois. Impatients d’arriver à Paris, ils s’énervèrent des routes pavées qu’ils pensaient avoir quitté en Belgique. Une crevaison les retarda encore, ils mirent trois jours à atteindre « la belle Paris », non sans avoir visité la cathédrale de Reims.

Avant la capitale française, ils stockèrent leurs motos dans des caisses de l’American Express Co prévues à cet effet, près de la Porte des Ternes, pour 80 cents le mois. Clancy et Storey comptaient passer un long moment dans cette ville qu’ils fantasmaient depuis leur départ. Ils y entrèrent en omnibus, le 27 novembre… « Nous avons intensément aimé Paris. New York ou Londres ne peuvent être comparées à cette incroyable ville. Ce sont moins ses boulevards, ses palaces, ses cafés ou ses innombrables parcs qui font son charme, que l’esprit qui y règne. L’expression d’une liberté, d’une culture artistique et politique inconnues ailleurs. Les Français sont nés artistes. Notre visite au Grand Palais, non loin des Champs Elysées, vestige de l’Exposition Universelle de 1900, nous l’a confirmé, alors que s’y tenait un salon de l’automobile. Les couleurs, l’architecture, l’éclairage, tout y est simplement magnifique, et c’est pourtant le fruit d’un minutieux et intelligent travail. » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Storey et Clancy aux portes de Paris.

Storey et Clancy aux portes de Paris.

Storey et son ami s’amusaient aussi beaucoup des nombreuses peintures sur les murs signifiant « Défense d’afficher » et des frontons de certains bâtiments où était inscrit en grand « Liberté, Egalité, Fraternité », à quelques mètres des églises ou lieux de foi.

Les deux Américains s’étonnèrent par ailleurs de ne croiser aucune moto et se demandèrent pourquoi ce moyen de transport semblait si impopulaire en France. Au terme de sa traversée du pays, Clancy affirmera plus tard n’en avoir croisé que quatre. Ils furent également effrayés par le désordre de la circulation parisienne, de la vitesse excessive des autobus et du manque de respect des règles de base…

Ils restèrent deux mois à Paris, amoureux de la ville. « Des siècles de conquérants, d’empereurs, de rois ont rêvé de posséder Paris. Mais Paris vit à l’écart de ces ambitions. Son incomparable grandeur ne l’incite pourtant pas à au progrès, elle reste repliée sur son passé. C’est ce qui frappe le plus quand on vient de New York. » Carl Stearns Clancy, Mémoires. Storey et son ami cherchèrent en vain quelque industrie, quelque preuve d’une activité économique d’ampleur, sans en trouver. Ils présagèrent un avenir sombre pour l’économie de la France. Sans bien sûr se douter de la guerre qui se préparait.

Storey trouva toutefois Paris tellement à son goût qu’il décida d’y rester, abandonnant son compagnon au prétexte d’un retour impératif à New York pour des raisons professionnelles. La mère de Clancy lui apprendra plus tard, dans une lettre, que Storey se rêvait artiste et voyait son avenir dans les cercles parisiens.

Clancy hésita à poursuivre seul. Les frères Henderson l’encouragèrent à continuer, lui promettant 500 $ s’il arrivait au Japon. Il décida de vendre la moto de Storey et de prendre la route en direction de Barcelone, à 1 500 km. Il visita la cathédrale de Chartres, dont les longues flèches lui permirent de se guider, puis se laissa glisser le long de la romantique Loire et ses châteaux incroyables. « Là, j’étais face à l’histoire » s’enflammait Clancy. Il fut vite calmé par les tarifs excessifs du carburant, 55 cents pour 5 litres, le double des prix américains…

La traversée des campagnes françaises fut pour lui un enchantement, malgré ses difficultés à s’orienter, pourtant équipé de cartes Michelin. Il parvint en pays d’Aude, pittoresque à ses yeux, puis gravit les Pyrénées par un col situé à 3 000 mètres, en plein hiver. Il n’était pas rare qu’il doive pousser sa moto surchargée.

Clancy occupé à réparer une crevaison dans les Pyrénées, sous l'œil curieux de promeneuses.

Clancy occupé à réparer une crevaison dans les Pyrénées, sous l’œil curieux de promeneuses.

Clancy rencontra à nouveau des problèmes à la frontière espagnole, dus à son autorisation de séjour française périmée et le poids trop élevé de sa moto du côté espagnol (272 pesetas pour 90 kg). Les douaniers des deux côtés s’amusèrent à l’agacer, jusqu’à ce qu’il finisse par payer le prix fort, 54 $. Il découvrit ensuite les routes espagnoles et écrivit dans son journal quotidien : « Si vous vous inquiétez de l’état des routes espagnoles, sachez que vous n’imaginez même pas à quel point elles sont impraticables ! Impossible de rouler à plus de 25 km/h, à moins d’utiliser une automobile suspendue. » Pire, il trouva le nord du pays sans grand intérêt, hormis Barcelone. Mais le climat plus clément.

A Figueras, il dut faire une halte, alerté par un étrange bruit mécanique. Il démonta la culasse dans un magasin de vélo et constata d’étranges traces dans les cylindres. Un problème d’allumage avait engendré une mauvaise combustion. Il s’aperçut ensuite que le vilebrequin avait été touché. Face aux difficultés pour s’exprimer avec les Espagnols, il fut secouru par un Français. L’homme lui permit de ramener la Henderson à Barcelone, où Clancy commanda les pièces nécessaires.

Il profita de l’attente pour visiter la Catalogne en train. Il remarquait que l’agriculture y était beaucoup plus intensive qu’en France, et variée aussi. Il appréciait la bonne humeur des personnes qu’il croisa, et le temps qu’ils accordaient aux petites choses de la vie.

Les pièces finirent par arriver, Clancy se fit aider d’un mécanicien automobile et remit le quatre cylindres en état. Il quitta Barcelone pour rejoindre la côte, où il s’embarqua pour Majorque, première étape avant l’Algérie. Mais le capitaine du bateau à destination d’Alger refusa de prendre sa moto à bord… Encore une histoire d’argent. Clancy attendit le prochain navire et arriva enfin en Algérie, alors colonie française.

Fin de l’épisode 2.

En Algérie.

En Algérie.

3 commentaires sur “1912, premier tour du monde à moto. # 2

  1. Je me demandais comment tu ferais pour rendre 2017 « Fast & Lucky » Ben j’ai ma réponse!
    Petite question, existe-il un ouvrage retraçant cette odyssée? Sans trahir tes sources bien sûr!
    Merci beaucoup pour cette lecture.

    • Hello. Je n’ai pas de source secrète, j’ai acheté le bouquin de Gregory W. Frazier (dispo en anglais uniquement), qui retrace le voyage de Clancy, basé sur les articles de ce dernier et sur ses carnets de note. Le titre : Motorcycle Adventurer. J’ai été surpris de ne trouver aucune trace de ce premier tour du monde en français, alors je m’y suis collé. Aidé par quelques sites américains où on trouve certaines précisions, comme celui de Rider Magazine : http://ridermagazine.com/2014/08/08/clancys-conquest-the-first-ride-around-the-world/ Mais à part le livre, rien de vraiment aproffondi sur le sujet. 😉

      • Réponse tardive de ma part, car je réserve mon samedi à ta lecture! Merci pour le renseignement malgré que le désarroi engendré par ma profonde méconnaissance de la langue de nos amis grands bretons! Je suis certainement comme beaucoup de tes fidèles lect(rices)eurs dans la douloureuse attente des numéros 4 & 5 puisque je viens de dévorer le 3.
        excellent!!!

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