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1912, premier tour du monde à moto. # 3

Quête d’essence (suite)

Par Zef, photos archives Clancy, in Motorcycle Adventurer.

En cinq épisodes, je résume le premier tour du monde à moto effectué il y a 105 ans par Carl Stearns Clancy, un jeune Américain qui souffrait d’ennui… Il cherchait moins l’exploit que l’aventure, les rencontres, la découverte du monde. Le hasard l’a amené à réaliser cet incroyable périple, à une époque ou de nombreux pays ne possédaient ni routes ni station-services, sur une moto alors exceptionnelle, une Henderson 4 cylindres. Jusque Paris, il fut accompagné de Walter Storey. Il poursuivit ensuite son voyage seul, face à d’innombrables imprévus. L’épisode 1 ici, l’épisode 2 .

En ce mois de février 1913, Clancy espérait des températures plus clémentes en Algérie qu’en Espagne. Nous verrons qu’il devra affronter la neige.

A peine son bateau avait-il accosté qu’il fut déjà aux prises avec une cohorte de jeunes hommes qui proposaient leurs services de guides et autres aides en tout genre contre quelques francs. Il avait surtout besoin de bras pour descendre la Henderson du bateau, dont le débarquement se faisait via des navettes. Il lui en coûta 12 francs. « Rapidement je devins le centre d’attraction de toute une foule d’Arabes vociférants, une curiosité pour les passants. La Henderson ne m’aidait pas à passer inaperçu. Jusqu’à ce que la police vienne disperser l’attroupement. » Carl Stearns Clancy, Mémoires. Persuadé de la richesse de Clancy, l’un d’eux l’a harcelé deux jours durant, jusqu’à son hôtel.

Au poste des douanes, les fonctionnaires mirent la moto américaine en dépôt, jusqu’à ce que les papiers soient régularisés. Aidé d’un interprète, il dut négocier, payer… Il récupéra finalement la Henderson, dont le drapeau américain avait disparu. Il tenta ensuite une incursion dans le centre ville d’Alger. Il s’aperçut rapidement de son erreur, il fut tellement entouré qu’il ne put avancer plus de 500 mètres. Clancy décida de remiser la moto dans un garage du sud de la ville, qu’il découvrit à pied. Il resta une semaine à Alger.

« Hormis les quartiers arabes, aux rues sales et étroites, Alger est une ville agréable, avec ses cafés, ses appartements modernes, ses boutiques à la mode… Construit face à la colline, ce quartier européen se trouve en bord de mer, alors que les Arabes – ainsi nomme-t-on ici les natifs du nord de l’Afrique – s’amassent dans d’autres quartiers, construits en hauteur. Ces anciens seigneurs de la terre locale en sont maintenant réduits aux basses œuvres, creuser des fossés, construire des routes, transporter le fret… Je n’ai pu m’empêcher de les comparer aux Noirs et aux immigrés des Etats-Unis. Le costume arabe traditionnel consiste en deux étoffes de tissu, longues, l’une enroulée autour du torse, qui descend jusqu’aux chevilles, l’autre passée en travers. Ils portent une sorte de serviette de bain enturbanée autour de la tête, qui passe juste au-dessus des oreilles. Cette coiffe est parfois troquée contre un fez, petit chapeau rond en forme de pot de fleur retourné. Il ne couvre que le haut du crâne. Les femmes portent elles de longs voiles épais, qui entourent leur visage. Je trouve cette tenue plus judicieuse, les hommes devraient en faire autant. » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Clancy s'étonnait du système d'irrigation presque moyenâgeux à ses yeux, au large d'Alger.

Clancy s’étonnait du système d’irrigation presque moyenâgeux à ses yeux, au large d’Alger.

Plus tard, dans la nuit, Clancy entendit pour la première fois le souffle du vent du désert, au murmure envoûtant. Il en fut impressionné.

Il reprit la route sous une pluie torrentielle, la plus forte qu’il n’ait jamais subie jusque-là. Clancy roulait bien sûr sans casque, la tête seulement couverte d’une casquette. Ses gants et ses chaussures dégorgeaient d’eau après seulement vingt kilomètres. Il craignait surtout un court-circuit de l’allumage, mais la Henderson tenait bon.

La route menant à l’est, vers la Tunisie, débutait par une centaine de kilomètres bordés de cactus. Mais la pluie, le froid et le vent obligeaient Clancy à se concentrer sur sa conduite, des douleurs apparaissaient au niveau de sa nuque, ses épaules, ses bras… Il ne croisait aucun village ou hameau pour se reposer. Après deux cents kilomètres, il parvint à une fourche, la route se séparait en deux voies distinctes. Fatigué, il ne sortit pas sa carte Michelin, fit un choix confié au hasard. Il se trompa et s’en aperçut cinquante kilomètres plus loin, alors qu’il s’éloignait de la mer. Il devait pourtant la longer, plus ou moins à vue, jusqu’en Tunisie. Il croisa là un vieil homme qui comprenait le français (dont Clancy avait quelques notions). Il lui expliqua qu’il n’avait pas d’autre choix que de rebrousser chemin. Cette simple discussion réchauffa le cœur de Clancy, peu habitué à une telle solitude. Il devrait s’y faire.

Une route nationale aux abords du désert.

Une route nationale aux abords du désert.

Il arriva plus tard à Tizi Ouzou. A peine entré dans la ville, il fut à nouveau entouré d’une foule d’hommes qui couraient à côté de sa moto, pour lui proposer un hôtel, un restaurant, des vêtements, de l’essence… Il poursuivit sa route après avoir fait le plein de la moto. Les montagnes de Grande Kabylie l’attendaient. La route, délimitée par d’épais chênes-lièges, grimpa rapidement. Clancy s’émerveillait des paysages, des larges rochers après lesquels il surplombait des vallées profondes, superbes. La pluie ne cessait pas, la boue ruisselait sur la route. Plus haut, à 1000 mètres d’altitude, au col de Tagma, la neige remplaça la pluie. Quelques kilomètres plus loin, au détour d’un virage, il se trouva face à face avec une caravane, une petite dizaine d’hommes sur leur chevaux. Clancy fut surpris, il prit peur, redouta des brigands. Incapable de fuir sur les chemins glissants, en descente, il choisit de suivre une tortille, raide, et se retrouva en pleine montagne. Il patienta puis reprit la « route ».

Un village algérien, après les montagnes.

Un village algérien, après les montagnes.

Alors qu’il atteignait le col de Talmetz, la nuit tomba. Le vent et la pluie en profitèrent pour redoubler d’intensité. « J’étais raide comme une planche, glacé. Pourtant insensible, à force d’endurer. Mon éclairage m’a permis de suivre les bordures des larges chemins, j’avais souvent les deux jambes ballantes, pour prévenir une glissade… (…) quand je suis arrivé à El-Kseur, jamais ville ne m’a paru aussi accueillante ! J’ai fait sécher mes vêtements au feu de bois et ai englouti des litres de café. J’ai mis deux heures avant de m’endormir.  » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

A mesure qu’il traversait l’Algérie d’ouest en est, il fit la découverte de chameaux, de systèmes d’irrigation qui lui étaient inconnus, de montagnes superbes, de torrents poétiques, de nomades mystiques…

Cent cinquante kilomètres avant Constantine, la pluie avait cessé, Clancy s’est retrouvé sur la route la plus parfaite qu’il n’ait jamais trouvée. Il parcourut cette distance en trois heures, une prouesse pour l’époque, avec une pointe à 110 km/h ! « J’ai cru que mes yeux allaient quitter leurs orbites ! Je n’ai pas tenu longtemps, je voulais juste profiter de cette griserie, après trois jours de pluie et de neige. La Henderson n’a pas bronché, je l’ai même soupçonnée de se soulager. » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Vue de Constantine en février 1913.

Vue de Constantine en février 1913.

A la frontière entre l’Algérie et la Tunisie, pour la première fois, le jeune Américain n’eut pas à payer de sommes confinant à l’escroquerie. « Si l’Algérie fait partie des départements français, la Tunisie est un protectorat de la France. Je ne m’attendais pas pourtant à trouver d’aussi belles routes. Le macadam y est presque neuf ! » Carl Stearns Clancy, Mémoires. Les douaniers le questionnèrent en revanche sur sa moto, leurs yeux ne parvenaient pas à s’en détacher : ils voyaient pour la première fois de leur vie un engin motorisé. L’un d’eux affirma même que la Henderson serait la première moto à franchir la frontière entre l’Algérie et la Tunisie.

Clancy avait parcouru 1 050 km depuis Alger, en quatre jours, son record. Il prit une chambre au Tunis Hotel, que son guide Michelin recommandait. Il lui en coûta 2,5 francs, un tarif comparable à ceux qu’il connut en France. La monnaie avait en Tunisie la même valeur mais les pièces étaient particulières au pays africain.

Preuve de la curiosité et de la culture de Clancy, il cite Guy de Maupassant, « qui a décrit Tunis comme la ville la plus attractive, la plus surprenante des villes du rivage méditerranéen de l’Afrique. » La ville se composait alors, d’après les informations de Clancy, de populations aux cultures diverses, dont 100 000 arabes, 50 000 juifs, 44 000 italiens, 17 000 français et 5 000 maltais. Tous vivaient là ensemble, sans séparatisme, malgré un quartier arabe particulier, avec sa grande mosquée. « La nouvelle ville avait été en partie construite sur les ruines de l’ancienne Carthage, elle est superbement aménagée en de larges avenues, parsemées de figuiers et de palmiers. Tunis attire beaucoup de touristes. Partout où mes yeux se posent, c’est un enchantement. Même l’air semble chargé d’odeurs de bois de santal et de myrrhe. En revanche, à la différence d’Alger, les femmes sont très rares dans les rues. Quand on en croise, elles sont voilées de la tête au pied, à peine devine-t-on leur nez.  » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Clancy ne vit rien d’autre de la Tunisie. Il embarqua le surlendemain pour l’Italie. Il désirait, après son arrivée à Naples, visiter Pompéi.

La Henderson, vaillante, avant d'embarquer pour l'Italie.

La Henderson, vaillante, avant d’embarquer pour l’Italie.

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