Accueil » 48 Heures » Essai Yamaha FJR 1300 AE : 3 200 km en 4 jours

Essai Yamaha FJR 1300 AE : 3 200 km en 4 jours

La complice

Photos Alex Krassovsky.

Un grand mec dégingandé, au cou long et blanc, braille. On lui a marché sur les pieds, il ne supporte plus. La foultitude de gens, la boîte de sardines qui sert de bus où tous sont entassés, lui à l’intérieur… Partager tout ça l’étouffe, il réclame du respect, il refuse sa condition de sardine. Puis il saute sur un siège soudainement libre, sous les yeux atterrés d’une vieille femme qui le convoitait. C’est la ligne 21 qui part de la gare Saint-Lazare, Paris. J’en suis, je vois, je m’étrangle.

Ma tête se fige, mon esprit se barre sur des routes bordées d’herbes hautes, passe par des patelins bâtis autour de bistrots aux savoureuses bibines finement enivrantes, fonce sur une grosse nationale pour s’en débarrasser, appelle des virages semblables aux courbes d’une femme forte, s’éprend de cols sans cravates et de mer sans fichu.

« FJR, t’es là ?

– Oui…

– Tu fais la gueule ?

– Non…

– Arrête, je vois bien que tu fais la gueule !

– Non… Pourquoi la ferais-je ?

– Parce que je t’ai délaissée.

– Bon bah tu connais la réponse. »

Je ne peux lui confesser la raison du court abandon où j’ai dû la laisser dans le garage. Une indisposition médicale inavouable.

« On part !

– Je suis prête. »

Malgré la densité des informations, le tableau de bord s'apprend assez vite.

Malgré la densité des informations, le tableau de bord s’apprend assez vite.

La route, l’espace, la verdure, l’isolement pour remèdes à l’intense urbanisation et ses amas humains. Il ne faut jamais hésiter à partir. On est enfant quand on ne sait pas ce qu’on veut faire dans la vie. On devient adulte quand on se demande ce qu’on a fait de sa vie… Il faut partir autant que possible, pour éviter d’atteindre l’âge adulte. Le salut est dans la fuite (jusqu’à un certain âge…) !

J’arrange des affaires en toute hâte, bourre tout ça dans les valises, suffisamment grandes pour emmener un casque. Mais j’embarque beaucoup, moi… J’arrime sur le petit porte-paquet un dernier sac, ce qui me rappelle le défaut essentiel de la FJR, l’absence de crochets de fixations pour des sandows ou des sangles. Ça peut paraître idiot de prime abord, on se dit qu’il y a plus terrible comme défaillance, mais c’est un détail important sur une GT. A moins de la considérer à l’égal des bagnoles de luxe avec lesquelles leurs propriétaires partent en vacances juste munis de leur brosse à dents. Tout le reste s’achète… Non, la moto n’en est pas là ! J’exige de quoi accrocher mes sandows. Je leur trouve un ancrage aléatoire sur le retour de la bavette.

Toujours vérifier la pression des pneus (ici Bridgestone BT 23) avant un tel périple.

Toujours vérifier la pression des pneus (ici Bridgestone BT 23) avant un tel périple.

Direction la Suisse, je ne sais pas pourquoi. Autoroute jusqu’à Dijon. L’immense bulle de la FJR, hérissée (réglable électriquement d’origine) me protège de toute barbarie aérienne. Le sixième rapport, nouveauté de la dernière FJR 1300 AE, laisse le moteur ronfler tranquille 700 tr/mn moins vite que sur le cinquième rapport (dernier rapport de l’ancienne version), la consommation baisse à environ 6l/100 km à une allure de 140 km/h au compteur, pas mal vu la prise au vent de la bulle. Arrêt essence tous les 400 km donc, plus ou moins 20 bornes en fonction de l’emplacement des stations. L’autre actualité de la FJR, c’est sa puissance devenue libre, folle, depuis son adaptation aux normes Euro4. 146 ch ! L’autoroute s’ouvre devant moi, déserte, je laisse pourtant le régulateur de vitesse bloqué sur 140 km/h. En matière de vitesse, la puissance est devenue un groupe sans gain. Il va falloir quitter au plus vite ce corridor sous surveillance.

Pas loin de Civry-en-Montagne, à la sortie de l'autoroute A6, pour rejoindre Dijon.

Pas loin de Civry-en-Montagne, à la sortie de l’autoroute A6, pour rejoindre Dijon.

Sortie vers l’A38, direction Dijon, et je prends aussitôt la D 16 puis la D 905. Elles longent l’autoroute jusqu’au bout, c’est juste par esprit de contradiction autant que par cohérence, ce sont ces routes que je suis venu chercher. Premiers virages, premières mottes de terre, premiers nuages. Les quelques 300 kg de la FJR ne m’étaient pas vraiment apparus jusque-là, ils se font plus présents, mais jugulés par un bel équilibre.  Aucune appréhension à l’entrée d’une courbe un peu rapide, d’un virage à l’échappée visible, le train avant assure, rassure. C’est pour moi l’un des critères primordiaux, un train avant rassurant. Il laisse libre cours au plaisir d’entrer parfois un peu fort, d’inscrire la moto de manière un peu brusque ou brouillonne. La stabilité prend le relais une fois la moto dans le virage, elle permet de rajouter un peu d’angle, de ne pas souffrir d’un petit coup de frein arrière pour rejoindre l’intérieur, la corde dit-on. L’immense empattement de la FJR (1545 mm, contre 1485 mm pour une BMW R 1200 RT par exemple) contribue à la stabilité. Il devrait logiquement pourrir la maniabilité, ce qui n’est pas le cas, grâce à une chasse du train avant raisonnable et un équilibre des masses intelligent.

Rapport au poids justement, je dis toujours qu’une bière, des haltères. Le moment est venu, je stoppe à L’Instant Bar de Pesmes. Premier contact avec le genre humain non atteint par les syndromes dégénérants de l’urbanisation de masse. La moto, LE seul vecteur d’évasion exaltant et accessible qu’on n’ait jamais inventé. Sachez, pour certains, qu’elle ne sert pas juste à aller au boulot. L’amour de la route, c’est le triomphe de l’élan sur l’intelligence. Parce que souvent la réflexion ne mène nulle part. Et la GT emmène partout, jusqu’à ce que la mer ou le portefeuille l’arrêtent.

Je repars pour une descente du haut vers le bas Jura. Les nuages noircissent, la nuit menace à même pas 18 h, combi de pluie etc. Le voyage, c’est un peu comme le livre de cuisine, le résultat ne correspond jamais tout à fait à la photo. J’encaisse les hectolitres, m’humidifie par capillarité, je flotte dans mes bottes. La FJR protège bien malgré ce déluge, tête, épaule, un peu moins le bas des jambes.

Vers le cul-de-sac de la Cascade des Hérissons...

Vers le cul-de-sac de la Cascade des Hérissons…

Quelques minutes avant le coucher du soleil, je suis le panneau « Cascades du Hérisson », appâté par la cocasse promesse. Le détour de 30 bornes ne valait pas le coup à presque 19h30, la route, jolie, mène à un cul-de-sac, joli aussi. Demi-tour, et c’est là que le poids et la largeur de selle (j’ai baissé la hauteur de selle à son minimum, le réglage varie de 2 cm) d’une GT font pester, direction Doucier, en plein Jura, seul hôtel éclairé que j’avais repéré. Une adresse princière : le Comtois. J’y suis servi comme un roi, façon grand restaurant de gastronomie à 800 boules le menu, je m’en tire là pour 29 €.

Neige suisse au printemps.

Neige suisse au printemps, près de Gex.

Le lendemain, le cœur léger, sous un soleil qui peine à chasser les dernières zones d’humidité à l’ombre, j’atteins la Suisse par les raidillons, épingles à cheveux, zigzags… On n’arrive jamais en Suisse franchement. Le quatre cylindres, au contrôle électronisé, montre beaucoup de douceur, de souplesse et de vigueur, surtout sur le mode S, que j’ai conservé la majorité du temps, sauf en ville où le T est plus doux. Il ne vibre pas, il réagit sans trop d’à-coups à la poignée de gaz, pas plus au niveau de la transmission. Je baisse la bulle, profite de l’air doux, enquille une descente vertigineuse, sans un seul bout droit. Le poids de la moto entraîne un peu à l’extérieur du virage, mais on la retient bien au freinage (excellent), elle n’a pas peur de prendre de l’angle. Il n’y a que dans les épingles très serrées que l’encombrement de la moto l’empêche d’être vive. On a plus de 300 kg à passer… Les suspensions sont surprenantes d’efficacité, tant en conduite un peu musclée qu’en confort. Elles agissent avec progressivité, signe d’éléments de qualité, quels que soient les modes de réglages (électriques ici, depuis le guidon).

A Genève, luxe et surtout calme.

A Genève, luxe et surtout calme.

L’arrivée à Genève me calme, je sais les Suisses peu rigolards. Photo, pause, je n’ai aucune envie de remonter. J’apprends en flânant sur mon téléphone que la Sunday Ride Classic a lieu le week-end qui approche, au Castellet. Voilà notre seconde destination, FJR.

Traversée des Alpes, mi par autoroute, mi par nationale, je ne fatigue pas encore beaucoup. La position de conduite est idéale, les bras posés, les jambes peu repliées, le buste très légèrement sur l’avant pour ne pas faire mal au dos. La selle finit par tanner le fessier, mais après 2000 km en deux jours, ça me paraît logique…

Parvenu le long de la Côte d’Azur, je me languis le long des villas de Sanary et Bandol. Quel crétin a pu décréter que Paris serait la capitale française ? Pourquoi pas Montpellier, Marseille ou Nice ?

La plage de Sanary.

La plage de Sanary.

L’heure venue, je monte les géniales courbes pour atteindre Le Castellet et patiente devant les portes du circuit Paul Ricard (dans le Gers c’est le circuit Paul Armagnac, étrange manie d’associer les alcools forts à la vitesse). La Sunday Ride Classic a l’immense avantage de réunir de magnifiques motos des années 70 à fin 80, des pilotes célèbres, le tout sur un circuit mythique, tout en restant un événement populaire. J’aborde le stand où sont exposées les anciennes 500 Yam’ de GP, qui sortaient tout juste 160 ch. 16 de plus que la FJR…

Les anciennes 500 Yamaha à la Sunday Ride Classic.

Les anciennes 500 Yamaha à la Sunday Ride Classic.

Le dimanche matin, dernière sommation, il faut remonter. Direct par l’autoroute. On n’en parlera pas plus. En 3200 km en quatre jours, la FJR s’est montrée complice, confortable, volontaire, parfaite freineuse, peu fatigante, superbe GT. Tout cela est atteint, si Yamaha pouvait maintenant se concentrer sur une seule chose : l’alléger coûte que coûte.

Reste aussi le prix, élevé, 19 000 €, mais ainsi en va-t-il de ces grosses motos aujourd’hui.

Dernier soir sur le port de Sanary, avant la remontée.

Dernier soir sur le port de Sanary, avant la remontée.

En langage chiffré

Coût total (bouffe, essence, hôtel) : 647 €

Kilométrage total : 3246 km

Conso moyenne : 6,7 l/100 km

Prix de la FJR 1300 AE : 18 999 €

Toutes les infos techniques ici.

Restez Fast !

2 commentaires sur “Essai Yamaha FJR 1300 AE : 3 200 km en 4 jours

  1. Genial ! Merci de nous faire partager ce fast trip .. on viens de se faire debut mai paris /avignon/saintes marie/agde/perpignan/bayonne/rochefor en 5 jours.
    Je pensai qu on etait les seuls a se faire ce genre de voyage !!
    Pour les montures un bmw r1200r et vfr800 vtec.
    Un vrai bonheur avec un cul monstrueux pour le temps pas de pluie !
    Si vous en faite un autre je veux bien etre de la partie !

No Comment ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *