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Essai 48 H en Ducati Scrambler

California Dreamin

Texte Didier Constant, rédacteur en chef de l’excellent www.motoplus.ca !

Photos Didier Constant, Andrew Wheeler, Joe Salas.

Il y a encore 24 heures, je me les gelais en maudissant le froid et la neige. Mais là, j’exulte, je jubile ! Je tiens ma revanche sur l’hiver. Escapade hivernale de deux jours en Scrambler Icon, dans la région de San Francisco ! Je savoure cette balade sans retenue. J’absorbe les magnifiques panoramas qui s’offrent à moi comme une éponge. Je m’offre aux caresses des rayons du soleil californien et je vagabonde le long de la Côte Ouest en fredonnant le refrain de California Dreamin du groupe ‘The Mamas & The Papas’, une chanson surgie du passé dont j’apprécie la justesse des mots et des images  :

« All the leaves are brown and the sky is gray, I’ve been for a walk on a winter’s day, I’d be safe and warm if I was in L.A., California dreamin’ on such a winter’s day »*

J’ai établi mon camp de base à Half Moon Bay, une station balnéaire située à une cinquantaine de kilomètres au sud de San Francisco, en bordure du Golfe des Farallones. Le luxueux hôtel Oceano est le point de départ de mes escapades, une au sud de « La ville sur la Baie », vers Santa Cruz et sa célèbre promenade en bois, l’autre au nord, vers Bodega Bay et ses sanctuaires d’oiseaux, otaries, éléphants de mer et autres phoques.

Half Moon Bay.

Half Moon Bay.

J’irai en Ducati Scrambler, un nom qui évoque les années 60/70, quand les motos de cross ou d’enduro, voire les trails tels qu’on les connait aujourd’hui, n’existaient pas encore. Pour s’aventurer hors des chemins battus, il fallait alors dépouiller sa moto de tous ses artifices routiers et l’équiper d’un échappement relevé et de pneus à crampons. Pendant tout-terrain des cafés racers, les scramblers répondaient eux aussi au besoin de personnalisation des motards de l’époque. Expression d’un mode de vie décontracté dans lequel se mêlaient moto, mer, sexe, liberté et rock and roll. Les scramblers ont connu un énorme succès aux Etats-Unis, spécialement en Californie. Le Ducati Scrambler original voit le jour en 1962. A ses débuts, il est propulsé par un monocylindre de 250 cm3 qui passe ensuite à 350 cm3, puis à 450 cm3 avant l’arrêt de la production du modèle, en 1974.

Retour aux sources pour ma monture du jour. Bicylindre refroidi à l’air, 803 cm3, la base de celui qui propulsait l’ancienne Monster 796. Ce n’est pas un foudre de guerre, mais il me mène prestement du point A au point B, même quand j’emprunte des sentiers non bitumés entre les deux.

Le premier matin, je m’échappe de l’hôtel de bonne heure, après avoir avalé un petit-déjeuner à l’américaine, roboratif. Direction le parc San Gregorio State Beach, par la route 1 qui borde l’océan. Les embruns déposent sur la visière de mon casque de fines gouttelettes qui scintillent comme mille soleils. L’air frais transperce mon blouson ventilé. Je ressens ses morsures comme autant de coups de pointe de couteau. Dire que je frissonne est un euphémisme, pourtant je suis bien. Une légère brise venue de l’océan transporte les saveurs fortes de l’air salin qui chatouille mes narines. Ces odeurs évoquent de lointains souvenirs d’enfance, réminiscences de mes vacances d’été en famille à Noirmoutier. Même s’il est encore tôt, quelques courageux s’amusent en kite surf tandis que dans une petite baie au nord de la plage principale, de rares nudistes s’adonnent à une séance matinale de bronzage intégral.

Au Pescadaro Downtown Local, une autre italienne, jolie petite MV Agusta 125 S.

Au Pescadaro Downtown Local, une autre italienne, jolie petite MV Agusta 125 S.

Je poursuis mon chemin vers le sud pendant une dizaine de kilomètres, jusqu’au village de Pescadero. Là, j’évite la plage et je m’arrête au Downtown Local, un café tendance dans lequel le proprio, fan de motos, de musique et d’affiches de films a créé un décor sympa rassemblant toutes ses passions. L’endroit idéal pour les hipsters de Frisco en balade ou les touristes à la recherche d’authenticité. La place est bondée, bien que nous soyons en milieu de semaine. Des cyclistes en short, des retraités en goguette, quelques jeunes à la barbe hirsute et deux ou trois motards.

Aujourd’hui, mon horaire n’est pas trop chargé. Tout au plus 350 km à parcourir en dilettante. Le Scrambler incite à la balade tranquille.

Les routes que j’emprunte longent la Silicon Valley, de San Mateo à Scotts Valley en passant par Cupertino, ville qui abrite le siège social d’Apple, mais aussi celui de Ducati North America. Sur mon parcours, plusieurs parcs d’état et de majestueuses forêts de séquoias traversées par des routes magiques tout en virages. Et pratiquement désertes en semaine, surtout à la fin de l’hiver.

En sortant du Downtown Local, je prends la Pescadero Road qui ressemble à une départementale de la France profonde, déserte et roulante. Une magnifique route en lacets qui tournicote en pleine nature. Le Scrambler y est dans son élément. Il danse d’un virage à l’autre, sur les rapports intermédiaires, vient caresser l’asphalte de ses repose-pieds et freine comme un trappeur. Je m’attendais à une moto de débutant, poussive et ennuyeuse, pas à une machine aussi joueuse et performante. Une vraie Ducati.

Après avoir traversé le Pescadero Creek Park et le Sam McDonald County Park, je rejoins la route 84, aussi appelée La Honda, qui se dirige vers Palo Alto. En chemin, elle croise la Route 35, une des plus mémorables de la région. À leur intersection, en plein milieu du parc El Corte Madera Creek Reserve se trouve le Alice’s Restaurant (aucun lien avec la chanson d’Arlo Guthrie ni le film éponyme d’Arthur Penn), un établissement bien connu des motards de la région de Frisco. Le week-end, des centaines de motards s’y retrouvent pour déguster un Kawasaki (un burger aux piments verts et au fromage Jack) ou un Ducati, un petit-déjeuner fait de pain perdu, d’œufs et de bacon. Dès 9 heures du matin, le parking se remplit de sportives, de customs et de motos anciennes restaurées avec soin et goût. Ils sont tous là pour partager un moment entre mordus ou frimer devant la galerie, plutôt que pour manger.

Alice's Restaurant et ses motards en tout genre.

Alice’s Restaurant et ses motards en tout genre.

Quand j’y arrive, vers midi, l’endroit est à moitié plein. Je m’installe en terrasse, je commande un burger-frites et une Corona. Tandis que je sirote tranquillement ma bière, un bruit assourdissant résonne. Je tourne la tête pour apercevoir deux motos imbriquées l’une dans l’autre. Une Harley Road Glide conduite par un papy barbu est venue s’emplafonner dans une Suzuki Hayabusa jaune sortant du parking. Le conducteur de la Harley, qui venait du sud par la 35, a perdu la maîtrise de son custom en arrivant face à la Hayabusa. Personne n’est blessé, mais les deux motos doivent être remorquées. Triste fin de promenade… Ce genre d’incidents est fréquent au Alice’s Restaurant et alimente les chroniques locales qui font la légende de l’établissement créé dans les années 1900. Il hérita de son nom en 1961, en l’honneur d’Alice Taylor, sa propriétaire de l’époque.

En après-midi, je me dirige plein sud, par la 35 et je bifurque par la Route 9 afin de rejoindre Boulder Creek, puis Santa Cruz, ville balnéaire réputée où sont fabriqués les skateboards et planches de surf du même nom. J’y arrive vers 17 h. En pleine forme. Le temps de faire le plein et d’avaler un p’tit café et j’enfourche à nouveau le Scrambler. Décidément, j’adore cette petite moto. Son point fort n’est pas la vitesse ni la performance, mais plutôt le plaisir de conduite. Un moteur avec un caractère sympa, une partie-cycle légère et facile, un minimum de confort… De la simplicité.

Il est temps de rentrer à l’hôtel, par la côte, si je veux profiter du magnifique coucher de soleil sur le Pacifique. Sur le chemin du retour, à 8 km au sud de Pescadero, je croise le Pigeon Point Lighthouse, un phare construit en 1871. C’est le plus haut de la Côte Ouest des États-Unis (35 m). Toujours en activité, il est inscrit au registre national des monuments historiques des USA et constitue l’un des monuments les plus reconnus du nord de la Californie. Il offre un point de vue imprenable sur l’océan.

La séance photo s’éternise un peu et il fait nuit noire quand j’arrive à l’hôtel. Ce qui me permet de juger de l’excellence de l’éclairage du Scrambler. Le gros phare rond remplit parfaitement sa tâche. Tout comme le compteur numérique simple qui fournit le minimum d’informations vitales (vitesse, régime moteur, heure, totalisateur kilométrique et partiel ainsi que la température ambiante). Je déplore seulement l’absence d’une jauge à essence.

Jeudi matin, nouvelle journée, nouvelle destination. Après avoir traversé Frisco à l’heure de pointe, dans la circulation dense, je fais un arrêt obligé au Golden Gate National Recreation Area pour croquer quelques images du pont et de la Baie de San Francisco, aussi pour immortaliser le Scrambler dans ce décor hautement photogénique.

Quelques kilomètres plus loin, je fais un break dans un petit café branché de Sausalito. Popularisé par les hippies dans les années 60/70, Sausalito est une ville sur l’eau constituée de péniches bariolées et de maisons flottantes sophistiquées, excentriques et onéreuses, aujourd’hui peuplée par les riches bobos de la Silicon Valley. Assis à la terrasse, je sirote un café accompagné d’un gâteau aux carottes sans lactose, sans gluten et sans goût en regardant passer les filles qui joggent en leggings. On occupe son temps comme on peut…

A Sausalito

A Sausalito

À côté du café, un surf shop typique de la région attire mon attention. Je m’accorde cinq minutes pour tirer le portrait du Scrambler devant le magasin et je reprends mon périple vers le nord par la Route 1, rebaptisée Shorline Highway, petite et sinueuse à la sortie de Sausalito, puis montagneuse jusqu’à Muir Beach. Dans cette section qui tournicote sans cesse, le Scrambler brille et met à profit ses 186 kg tous pleins faits. Léger, il se manie avec une aisance surprenante, aidé par son large guidon tubulaire très relevé qui procure un effet de levier important sans affecter la stabilité. Le châssis est rigide et accomplit sa tâche avec maestria. Coup de chapeau aux ingénieurs de Ducati qui l’ont équipé d’une suspension efficace, quoique simple. La fourche avant est dépourvue de réglages et le monoamortisseur s’ajuste uniquement en précontrainte, mais les deux font un boulot étonnant.

Californie oblige !

Californie oblige !

Il est 11h30 quand je quitte le point d’observation de Muir Beach Overlook, après une énième session de photo. Je roule à vive allure sur la Route 1, en direction nord, suivi par un groupe de motards rencontrés plus tôt. Ils se crachent dans les mains pour rester au contact — j’ai beau être vieux et chevaucher une moto de seulement 75 ch, je ne suis pas complètement manchot —, mais ils fanfaronnent à la façon des héros du « Joe Bar Team » chaque fois que nous arrêtons pour une pause photo ou pour soulager nos vessies (vous y aurez droit un jour, vous aussi).

Comme je n’aime pas rouler en groupe, je mène la meute et j’adopte une cadence soutenue, seul moyen de profiter pleinement de l’expérience, sans aucune frustration. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre des routes fabuleuses donnant accès à des panoramas à vous faire pleurer de joie, des routes au bitume lisse comme un billard et au tracé génial où les virages serrés succèdent aux courbes rapides à un rythme endiablé, pour ne pas dire infernal. Aucune ligne droite digne de ce nom pour se reposer. Il faut rester concentré, attentif au moindre signe. Aborder la balade comme s’il s’agissait d’une épreuve sur route, façon Tourist Trophy. Et vivre le moment présent à fond. Tous les sens en éveil. Pour couronner le tout, j’ai droit à une température idéale, ni trop chaude, ni trop froide, sans un brin de vent.

Je suis maintenant à une quarantaine de kilomètres au nord de San Francisco, en approche du village de Point Reyes Station. L’endroit est idyllique. Calé en quatrième, je profite du couple raisonnable du twin en L pour sortir des courbes avec autorité. Dans les rares sections rectilignes, je passe la sixième, flirtant parfois avec la zone rouge. Pourtant, en regardant le compteur, j’ai l’impression de me traîner comme une larve. « 104 ? Impossible! ». Jusqu’à ce que je réalise que le compteur est réglé en miles à l’heure. « 104 mi/h (168 km/h), c’est déjà mieux ! »

J’arrive enfin au Nick’s Cove Restaurant & Oyster Bar, un établissement réputé où l’on sert les meilleures huîtres de la région si l’on en croit le proprio. La bouffe est correcte, bonne même selon les standards américains, et fait honneur aux produits de la mer. Mais c’est surtout le point de vue qui fait le charme du resto et vaut à lui seul le détour. Sans parler du fait de pouvoir manger en terrasse, en t-shirt, au bord du Pacifique, à la fin de l’hiver.

Une vieille pompe à essence au Nick's Cove Restaurant.

Une vieille pompe à essence au Nick’s Cove Restaurant.

Repu et revigoré, je décide de faire un aller-retour jusqu’à Bodega Bay, un peu plus au nord sur la 1. En plus de ses réserves ornithologiques et de ses parcs de mammifères marins, Bodega Bay est réputé pour avoir accueilli le tournage du film Les oiseaux d’Alfred Hitchcock, en 1963. Autant de bonnes raisons d’y faire un détour, d’autant que la journée est encore jeune et que la route est sublime.

Sur une des plages de Bodega Harbor, je découvre des centaines de lions de mer allongés, se faisant dorer la couenne au soleil dans une cacophonie indescriptible et une odeur nauséabonde. Je n’ose m’aventurer à pied parmi eux et je reste à quelques encablures pour réaliser un ou deux clichés.

L’après-midi avance, il me reste environ 200 km à parcourir. Je décide donc de rebrousser chemin après m’être promené dans le village. J’ai l’impression que le temps s’est figé et que Bodega Bay vit encore dans les années 60. Que je pourrais croiser Tippi Hedren ou Rod Taylor au détour d’une rue. Néanmoins, les autos modernes qui circulent lentement viennent rompre le charme et me ramènent à la réalité.

De retour à Point Reyes, je m’enfonce dans les terres par des petites routes secondaires perdues en pleine campagne. Au fur et à mesure que je m’éloigne de la mer, la chaleur grimpe de quelques degrés et le vent s’estompe. Le bleu de la mer et du ciel qui se mélangent à l’horizon font place au jaune et au vert des collines bercées par un soleil cuisant. L’azur est exempt de nuages et la route serpente dans la campagne. Elle traverse les villages de Tocaloma, Jewel, Fairfax, San Aselmo puis San Rafael où je rejoins la 101 jusqu’à Sausalito. J’ai vraiment l’impression d’être dans un film.

Il est 17 heures. J’arrive à San Francisco à l’heure du trafic. C’est une habitude. A la sortie du Golden Gate Bridge, la circulation s’intensifie. Le Scrambler se faufile entre les files de voitures avec aisance et brio. Je bifurque sur la 1 pour traverser le Presidio, le parc situé au nord de la péninsule de San Francisco qui a abrité la base militaire de l’armée américaine de 1848 à 1995 et rejoindre Half Moon Bay par Pacifica et Montara.

Quand j’arrive à l’hôtel, la nuit commence à tomber et l’obscurité à recouvrir la baie. Je ne suis même pas fatigué. Je ne ressens ni crampe, ni douleur, ni courbature. Je suis frais comme un gardon. Étonné du confort du Scrambler.

Il m’a bluffé. Tout d’abord parce que je n’en attendais pas grand-chose. Il serait en effet réducteur de le cantonner à un rôle de moto d’initiation. Même s’il est facile à appréhender pour un pilote ayant peu d’expérience de conduite, c’est une moto agréable et efficace qui ravit aussi les pilotes expérimentés. Léger, bas de selle, maniable, vif et fun, il s’adapte à toutes vos humeurs et se prête à tous vos caprices. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve de rigueur. Grâce à sa partie cycle homogène et à ses pneus mixtes Pirelli MT 60 RS à larges crampons qui excellent sur route malgré leur dessin de semelle tout terrain, on peut soutenir un bon rythme, particulièrement sur routes secondaires. Son moteur n’est pas aussi puissant que celui d’un Monster 1200S, par exemple, mais il est volontaire. Il broute un peu en bas de 3 000 tr/min, comme la plupart des Ducati, et il fait preuve de caractère entre 4 000 et 6 800 tr/min, régime au-delà duquel il s’essouffle progressivement.

Joli petit tableau de bord discret.

Joli petit tableau de bord discret.

Le Scrambler est une bécane étonnante. C’est un jouet sur les routes sinueuses, un vélo en ville, une moto facile en tout terrain, en un mot une machine dédiée entièrement à votre plaisir.

Quant au nord de la Californie, c’est une région que j’adore. J’y reviens chaque fois que j’en ai l’occasion. Si vous n’y êtes jamais allé, c’est une destination que je vous recommande chaudement. À inscrire sur votre liste d’endroits à visiter… à moto.

Restez Fast !

* « Toutes les feuilles sont brunes et le ciel est gris, je suis allé faire une promenade par un jour d’hiver, je serais en sécurité et au chaud si j’étais à Los Angeles, rêvant de la Californie par un tel jour d’hiver »

En langage chiffré
Coût total : non estimé
Kilométrage total : 680 km
Conso moyenne : 5,2 L/100
Prix de la Ducati Scrambler Icon Yellow : 9090 €
Toutes les infos techniques :
http://scramblerducati.com/fr
 

2 commentaires sur “Essai 48 H en Ducati Scrambler

  1. Ah si toute l’année vous nous sortez des reportages comme ça, on a pas fini de rêver, même un par un lundi matin pluvieux digne de la reprise!

  2. Ah la One , quel bonheur cette route , je conseille de la monter jusqu’au dessus de Fort Braggs
    et plus si affinité !!!! et Half moon Bay le spot des motards de SF avec sa route ouverte sans policiers le weekend..
    Je ne parle pas de SF sinon je vais verser une larme !! m’en fous serai à Portland en avril !!

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