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Essai 48 H en Ducati Monster 1200

Plus d’un tour dans la Manche

Foutue liberté. On la désire, et quand on l’a, on n’assume plus. Tourner à droite, à gauche ? Longer la mer, pénétrer les terres normandes par la brousse ? De Courdimanche, dans le Val d’Oise (chouette région…) jusqu’à Dieppe, on était deux, avec un but, faire des photos. Esseulé, sans autre planning que de rouler le plus possible pendant 48 heures, je perds mes moyens. Il fait beau, chaud, la Normandie n’a peut-être jamais autant transpiré, je balade la Monster 1200 sur la sinuosité bitumée de Varengeville, puis Sainte-Marguerite-sur-Mer, et Veules-les-Roses. Le soleil rosit, la mer verte ne bouge plus, il ne se passe rien. Juste une grosse Ducati qui bourdonne dans les patelins vides. Je m’organise, consulte la carte, décide de tirer jusqu’à Etretat. Ça bouge. Par les petites routes, il faut encore une bonne heure, en passant par Saint-Valéry-en-Caux et Fécamp : 60 bornes. Je tiens mon but. Pas de liberté sans objectif. Sinon, ce serait comme lâcher un mec dans le désert en lui disant : « Vas-y, fais ce que tu veux. »

La Monster me suit, vachement docile. Tous les défauts qu’on lui trouve en ville (le pire lieu pour prendre du plaisir à moto, hormis le côté pratique) disparaissent ici, ses cognements sous 2 500 tr/mn ou sa béquille sans ergot qui défonce le mollet. J’ai juste l’impression qu’elle est coupée en deux parties distinctes, l’avant qui s’enroule dans les virages, facile, puis l’arrière, obligé de se bouger le train pour tenir l’allure. Le gros pneu de 190 n’a pas le tour de taille du 120 avant. Le gros est à la mode : grosses bagnoles, grosses lunettes de soleil, grosses baraques, gros pots de Nutella, grosses télés et gros téléphones, gros bobards, gros bides… Grotesque.

Je lui parle. J’ai connu un mec qui parlait à sa télé. On le prenait pour un dingue. Il n’était pas dingue, il cherchait l’échange. La folie, c’est parler seul pendant des heures. Lui, il provoquait la discussion avec des machines stupides. Il palabrait avec les radars automatiques pour atténuer ses excès de vitesse. Il plaidait sa cause auprès du receveur des impôts pendant qu’il remplissait sa déclaration en ligne. Il tissait du lien alors qu’il était trop tard.
La moto, elle, répond. Difficile d’expliquer à un moto-foutre pourquoi une bécane possède une âme. Nous seuls le savons. Même les meilleurs ingénieurs du monde ne peuvent imaginer par avance le caractère précis de l’être mécanique qu’ils conçoivent. La Monster 1200 S parle de son époque, électronisée (antipatinage, ABS etc.), maîtrisée (trois courbes de puissance à choisir au guidon, injection parfaitement gérée, commande de gaz par ride by wire…), policée par une loi des 100 ch mourante. Son cadre s’est épaissi, a raccourci, comparé aux longs tubes fins de la première Mostro de 1993. Sa mécanique déborde, 1200 cm3 trapus. Elle cogne peu, pour une Ducati (que ceux qui en doutent reprennent une 900 à carbu). Son train avant rassure, pour une Ducati. Sa consommation ridicule (premier arrêt : 275 km avec un plein de 15,2 litres, dont 38 sur la réserve. Moyenne sur les 1 300 bornes : 5,4 l aux 100 km) réjouit, pour une Ducati. Son confort surprend, pour une Ducati. J’ai bien connu ses aïeules, l’intrépide 900 des premiers jours, insoumise. La S4Rs, brutale, redoutable. La sympa Monster 800, plus douce. La 1100, dernière à refroidissement par air, bourrue mais volontaire. De toutes ces Monster, seule la 1200 S incite autant à voyager.

La Haute-Normandie a parfois des airs de Beauce.

Etretat, 22h30. Le soleil tombe. Il va falloir trouver un endroit où poser la tente. Je n’avais pas évaluer la difficulté : n’importe quel bout de terre appartient à quelqu’un, je me suis même fait avoir au bout de 800 mètres d’un chemin défoncé par les tracteurs, où une maison incongrue s’était plantée, au milieu des champs. Un panneau m’indique le phare d’Antifer, je m’y précipite. Le parking est blindé de camping-cars. Au retour, un petit chemin descend entre les falaises. Je m’y risque. Il bifurque, remonte sur la falaise gauche : je surplombe la mer, entouré d’une ribambelle de lapins. Je plante la tente, éclairé par le phare de la Ducati. Le sol dur est déjà froid. Tout mon quotidien tient là, dans trois mètres carré. Un morceau de quatre-quarts, quelques rondelles de saucisson, une bouteille de flotte, un bouquin, un sac de couchage, une petite trousse de toilette, un minuscule sac plastique de fringues, une lampe et mon appareil photo.

J’ai enfin pu trouver un coin tranquille, sur le haut des falaises d’Antifer.

Ici, les mouettes sonnent le réveil à 6 heures du mat’. Lavage à la lingette (au bord de la mer, on peut aussi tenter les capitaineries des ports), et reprise de la route. Saint-Jouin-Bruneval, le Port d’Antifer, et premier café au Havre. Le soleil tape déjà fort, dans mon dos, le tableau de bord devient illisible. J’éprouve un réel bonheur à retrouver ce moteur, coupleux, rauque, mais vif. Le même twin que la Multistrada et la Diavel, standardisation. Exalté dans les hauts régimes, je le préfère entre 4 000 et 6 000 tr/mn. Une poussée légèrement saccadée de bicylindre, à la force des bielles. Et cette selle toujours confortable, presque une trahison pour une Monster.

Je traverse un tas de villes en « ec » ou en « ville », je m’attarde sur les falaises des Vaches Noires, je m’amuse des préparatifs du 71ème anniversaire du D-Day à Arromanches. Jeeps, tenues militaires d’époques, Harley-Davidson WL kakies. J’ai fait 500 km depuis mon départ, hier. Je décide d’aller aux confins de la Normandie, toucher le très disputé Mont-Saint-Michel. Arrêt nostalgie à Grandcamp. Mes grand-parents m’y emmenaient en vacances, gamin. L’odeur du camping-gaz me revient, le son du jingle RTL que grésillait le poste Radiola, les rideaux orange et marron de la caravane. Jeunesse dorée.
Je quitte la mer pour couper en deux le Cotentin, jusque Bréhal. Je pensais qu’à ce terme, je haïrais la Ducati. Ce n’est pas le cas. Bluffé. Encore 80 km  par les petites routes, et le voilà, un peu mystérieux, un peu galvaudé, le père Fouras du monument français. Le Mont-Saint-Michel s’est paré d’une drôle de brume par ce temps sec et chaud, au milieu des flots de la Manche. Je décide de ne pas faire le touriste, il reste des bornes. J’en suis ici à 700 km. Retour. Les bords des yeux commencent à tirer, ma nuque s’engourdit, ça me rappelle les interminables liaisons du Moto Tour.

Olivier Ulmann, ancien pilote officiel Kawasaki, devait rouler à Pikes Peak sur une Ducati s’il ne s’était cassé le poignet.

Le sentiment de liberté totale (parce que solitaire) finit par peser, on n’est jamais satisfait, hein ? J’envoie un message à mon pote Olivier Ulmann, pilote de renom, ancien officiel Kawasaki en vitesse et endurance, reconverti chez Ducati. Il vient d’annuler sa participation à Pikes Peak suite à une blessure au poignet. Il m’attend chez lui, près de Lisieux. Je traverse la Suisse Normande et tarit ma gourmandise de routes minuscules et de virages. Olivier m’accueille devant le portail de ses voisins, invité pour ce moment absolu de la vie quotidienne française, l’apéro. Il me demande si c’est bien, la Monster 1200. « C’est vraiment confortable. » J’écoute ma réponse, inattendue, elle m’est venue du cœur. Je ne sais pas si c’est ce qu’on attend d’une Ducati. Je me rattrape. « Elle marche assez fort pour les petites routes que j’ai prises, tu sais ce que c’est. On ne s’ennuie jamais, il y a du caractère, salé, un goût de viande forte. Elle est agile, sauf pour les demi-tours. Elle éclaire bien la nuit. Les vitesses sont encore un peu raides, elle n’a pas 3 000 bornes. Je la trouve aussi sympa pour voyager que pour attaquer. » Il a compris. Les voisins me demandent ce que je suis parti faire. Un coup de moto pendant 48 heures : un heureux événement.

Restez Fast !

En langage chiffré
Coût total (bouffe, essence) : 207 euros.
Kilométrage total : 1298 km.
Conso moyenne : 5,4 l/100 km.
Prix de la Ducati Monster 1200 S : 16 250 euro.
Toutes les infos techniques
Sacoche de selle Racepack, par SW-Motech
Génial élément de voyage ! Il se fixe sur la selle arrière avec quatre sangles, en moins de deux minutes. La sacoche a reçu ma tente, mon sac de couchage, mon sac photo, mes fringues et tout le bazar sans problème (volume de 60 litres environ). Une protection étanche interne est prévue, et des poches latérales. Elle ne bouge pas, même à haute vitesse…
Prix : 229,95 euros.
Plus d’infos sur SW-Motech

5 commentaires sur “Essai 48 H en Ducati Monster 1200

  1. Ce reportage me rappelle le ton, l’ambiance, et le feeling de ce que l’on pouvait lire dans MJ dans les années 80. On est dans le vrai, le réel, le vécu.
    Perso, j’aime bien, cela change de l’ambiance « Top Gear » de certains sites moto.

  2. Confortable! On est décidément très loin de la Streetfighter où on ne savait pas comment se tenir et qui avait failli m’ôter toute virilité sur un freinage intempestif.

  3. Effectivement, quel plaisir de lire cet essai. En fait une tranche de vie partagée, saupoudrée d informations utiles ! On se laisse emmener sur des routes que l on imagine facilement. Une vraie histoire de moto que l on voudrait lire plus souvent. Merci

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