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Essai 48 H en Honda CBF 600

Pachamama et les Wheels&Waves

Moi qui vit parfois sous ma tente Quechua, je suis sensible à la dévotion pour la déesse-terre Pachamama. Divinité essentielle chez les peuples Aymara, Quechua et Tiwanaku, ces hommes et femmes d’Amérique du Sud choisissaient pour la vénérer le point le plus haut de leur village, y déposaient des offrandes et creusaient un trou dans la terre, mince passage vers son cœur. Puis chacun, à genoux devant la bouche, nourrissaient la déesse de feuilles de coca et de bière de maïs, en enfumant les alentours. Banquet final, tout le monde chantait et jouait de la musique.

La même fête existe dans notre tribu, une fois par an, en été. On enfume, on boit, on retourne aux sources, on joue de la musique, on s’installe au point le plus haut du patelin : c’est mi-juin, à Biarritz, ça s’appelle Wheels&Waves.

Jeudi, 8 h du matin. Curieux de savoir comment Pachamama serait honorée, j’ai pris le chemin du sud-ouest au guidon de la brave Honda CBF 600, la Fast&Lucky bike, l’utilitaire (pas de camion chez nous). Le top case posé sur l’arrière de la petite routière n’allait pas coller à l’ambiance de la fête (prépas racers, scramblers, barbes, bijoux et tatouages, check en guise de salut, « Machin aka Truc » pour se dénommer…). Des rites jalonnent l’initiation. Mon pote Yann « aka Bako » (si vous n’êtes pas aguerri au truc,« Aka » vient de l’anglais « Also Known As », soit « aussi connu comme »), créateur de la Viba mais aussi architecte du site Fast&Lucky, allait me faire office de guide jésuite. D’ailleurs il a quelque chose de Mazarin, outre ses origines italiennes. Faudra qu’il essaie la moustache. Je le rejoindrai à Royans, pour prendre le bac, traverser l’estuaire de la Gironde et entrer dans le légendaire Sud-Ouest.

Je souriais sous des trombes d’eau, idiot, en plein Pays de Loire. J’échappais aux souffrances infligées aux purs, aux pilotes de racers sans garde-boues, aux mécaniciens sommés de camoufler le boîtier CDI de leur pétoire bricolée, exposé à l’humidité. Ma trousse de toilette et mes effets abrités dans le top case, j’étais le bourgeois. Eux, les héros. J’apprendrai sur place que beaucoup étaient descendus en camion… Merde. Je suis un héros bourgeois.

Parmi les immenses qualités routières de la CBF 600 (modèle 2011, environ 33 000 km, achetée 3 800 €), j’admire surtout la sensation de légèreté malgré les presque 225 kg tous pleins faits, due à un pneu arrière de taille normale (160) et une bonne répartition des masses. Une géniale maniabilité ! J’adore aussi la conso de 5l/100 km en moyenne. La souplesse du quatre cylindres. La position de conduite presque parfaite (le guidon reste un peu trop étroit). Le freinage ABS-CBS (combiné avant/arrière) rassurant. Une parfaite bécane routière pour enrouler peinard, avec 350 bornes d’autonomie. L’exact opposé d’une Buell 1200 ou d’une Ducati Monster SR4Rs, à la personnalité suraffirmée mais casse noix sur des longs trajets. J’ai juste fini par lui monter une bulle haute Ermax (101 €) et lui caler des joints de fenêtre sous les patins de selle pour réduire les vibrations, sensibles entre 5 000 et 7 000 tr/mn. J’ai aussi, plus tard, tatillon, remonté de 8 mm les tubes de fourche dans les tés, pour atténuer la sensation de flou du train avant.

Le surf, les boutiques de sport, un air de Californie dans le sud-ouest.

Le surf, les boutiques de sport, un air de Californie dans le sud-ouest.

A Royans, on s’est donc rejoint, mais ce ne fut pas si simple. Moi, il me fallait de nouvelles surbottes, les miennes s’étaient éventrées dans la tempête. Yann a eu un problème électrique, souci de riche, de mec qui roule sur une « prépa », hé hé… Mais il a le mérite de faire les choses bien et aligne les bornes pour traquer toutes les saloperies possibles inhérentes à toute moto modifiée sensée prendre la route. Arrêt à la concession Honda Atlantique Moto. Yann y connaît l’un des mécaniciens. Il a fini par prendre le dessus, fier, prêt à retrouver ses semblables. Après le bac, on s’est un peu cherché du côté de Vendays, pour suivre les départementales côtières. On s’est carrément planté de route au Cap Ferret, pour finir dans le cul de sac, et on s’est demandé à Mimizan si on allait arriver un jour. Il était 21 heures, on avait réservé un petit appart’ pour 21h30 : on s’est vite retrouvé sur l’autoroute A63, à bloc (les départementales rectilignes des Landes nous endormaient de toute façon). Pachamama fit en sorte qu’aucun radar ne ponctue cette course folle.

On y est. 22 heures, beaucoup de Harley de et BMW trafiquées aux terrasses, ambiance conviviale. Magnifique ciel rose, bleu, éraflé. Chaude humidité. Mon dos remercie le top case et le sac à dos sanglé sur la place arrière, celui de Yann, malgré son jeune âge (…), râle. On se lève le lendemain, samedi, 8 heures, parce que ce n’est pas si simple, la grande fiesta. Faut se pointer tôt, réserver sa place, interroger sur le programme de la journée etc. L’orga est à la mesure de l’image des W&W : cool.

La superbe Ducati Scrambler préparée par le belge Fred Krugger.

Une Ducati Scrambler, préparée par le français Sylvain Berneron.

Faut admettre que la première impression dérange, et voici pourquoi. Des dizaines de groupes de motocyclistes (le mot « motard », trop populo, est souvent banni ici) se meuvent au sein du village, en fait une longue pelouse sur une falaise, où sont dressées des tentes militaires, magasins de fortune pour des marques qui exposent. Ces motocyclistes ne se distinguent presque pas les uns des autres, gravures stéréotypées. Les filles y sont nombreuses et jolies, du moins apprêtées… Les codes sophistiqués excluent formellement l’être basique, celui qui comme moi aura cédé à divers vêtements techniques ou matériel pratique, sera dépourvu de tatouages, barbes, lunettes de soleil et appareils photo d’une certaine marque etc. Lesdites marques d’ailleurs ne s’y sont pas trompées, elles ont fondu tel l’épervier sur la mouvance pour se livrer la bataille du cool. Une superficialité émane de cette première approche, quelque chose d’emmiellé, difficile de cerner exactement quoi. Les motos sont là, posées, surtout exposées. Et c’est peut-être ce qui heurte le motard : la moto est considérée ici comme un objet. Un faire valoir. Ces adeptes d’une autre Pachamama l’ont adoptée comme symbole, élément majeur de leur liturgie. Un « ride » (pour « balade ») donne, l’après-midi, l’occasion aux vieilles bielles de patauger dans l’huile, aux échappements de retrouver la mélodieuse chaleur des gaz brûlés, pour un temps seulement. Ces bécanes roulent peu le reste de l’année, hors quelques messes. Ça manque d’aventures, de récits, de regards scintillants autour de paupières usées. A l’art de la mécanique et de la soudure, il faudrait ajouter celle de l’usage. Seul but. Enfin… On n’est jamais satisfait, hein ?

Je me joins au « ride », la CBF affublée de l’odieux top case jure. Personne pourtant ne m’en tient rigueur, à la différence des rassemblements Harley où j’aurais été à peine toléré. Toutes sortes de brêlons m’entourent, de la 750 Super Ténéré fanée à la splendide Triumph Daytona 500 des sixties. Les gens, heureux, pétaradent gaiement, à des allures gouvernementalement séduisantes. Ils sourient, s’apprécient du coin de l’œil. Et c’est plutôt bon enfant. Je révise ma première impression ; je m’attendris. Un bon millier de motos sillonne le coin, sans trop faire râler la population locale, quelques vieux aigris mis à part. J’arrive à échanger quelques mots, Yann m’a lâché depuis longtemps, virevoltant dans tous les sens pour accéder aux apôtres, qui pourraient l’aider à faire connaître sa belle Lara. Le mouvement a ses stars (Shinya Kimura, Dimitri Coste, Roland Sands, les filles de L’Equipée etc.). Je passe aussi sur la « course de côte » appelée Punk’s Peak Race ou l’expo Art Ride de l’avenue Foch, sans grand intérêt. Retour en ville, les terrasses de café disparaissent derrière les lignes de motos, ça rit, ça parade lentement. C’est attrayant, j’ai presque eu envie de m’acoquiner aussi pour l’occasion. En être !

J’aime trop rouler (seul), j’aime trop ma CBF et je n’ai pas envie de me faire tatouer. Je suis reparti le samedi soir, presque conquis. L’effet de groupe, le côté esthétique, le roulage en bandes façon road trip américain…

Seulement, dans la vraie vie, on ne passe pas une année de moto comme ça. Une déesse telle que Pachamama devrait se vénérer tous les jours…

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