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Good things, Bad things

Fanny Lalande est romancière. Elle a publié plusieurs ouvrages, notamment chez Ker Éditions, où est sorti son premier roman, Mad, Jo et Ciao. Actuellement, son second roman, Délicieuse Enfant, est disponible chez Zone 52 Éditions. Passionnée par les road-trips et l’univers de la moto, elle a accepté de partager son talent sur Fast&Lucky. Régulièrement, vous pourrez trouver ses nouvelles, spécialement écrites pour F&L, dans la rubrique « Fiction ».

Fanny : « Pour lire cette nouvelle, je vous conseille chaleureusement de jeter une oreille au dernier album du groupe Rival Sons, Great Western Walkyrie, d’où est extrait le titre Good Things présent dans cette nouvelle. Un autre single à écouter en ligne : Greetings From The Dust des Off Models. Photo d’illustration : merci à Ulrich Totier qui a réalisé la peinture de ce casque. Vous pouvez découvrir son travail d’illustrateur sur son site. »

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Good things, Bad things

MOTO GUZZI. Les grosses lettres argentées, parfaitement alignées sur le réservoir, retinrent son attention. Il ne s’attendait pas à ce que cela lui fasse cet effet et, malgré lui, il prit le temps de les parcourir du bout des doigts. Autant le panier attelé sur la droite ne lui revenait pas, autant la moto était juste splendide. Fabio n’en avait encore jamais vu qui aient cette classe. Il était venu pour la 125 SL mais cette bourrique n’avait jamais voulu démarrer. Et il n’y connaissait pas grand-chose en mécanique. À peine situait-il l’accès au réservoir. La Guzzi était beaucoup plus impressionnante, noir mate, elle semblait pourtant briller dans le faible faisceau lumineux de son portable. Fabio s’imaginait déjà avaler les kilomètres, easy rider du vingt-et-unième siècle, même s’il n’avait sans doute jamais vu ce film, fier et fort, malgré ses seize ans. Ou à cause d’eux.

Il passa la jambe droite au-dessus de la selle, avec la souplesse de ceux de son âge et l’assurance qui va avec. Bien installé, il se dit que, finalement, le panier latéral avait l’avantage de stabiliser la moto. Forcément, il n’avait pas encore les bras pour tenir pareil engin. Il se surprit à vouloir faire le son du moteur avec la bouche. Mais il se rappela qu’il n’était pas là pour ça. Aujourd’hui, c’était sérieux. Pas le temps pour ces conneries. Il se concentra à nouveau et se répéta le plan qu’il s’était fixé. Vérifier que, dehors, tout était calme. Ouvrir les battants en bois de la vieille grange. Démarrer. Passer la première, en bas, avec le pied gauche, sans oublier de relâcher doucement l’embrayage. Puis prendre la route, direction la côte Atlantique. Un bref coup d’œil lui assura que la clé était bien là, comme il s’y attendait. Il ne lui restait plus qu’à ouvrir les portes et partir.

Un air chaud s’engouffra dans la grange et on pouvait encore entendre quelques grillons dans cette nuit de septembre. Il décida de ne mettre les phares qu’au dernier moment, pour ne pas éveiller l’attention. Une légère pression sur le démarreur suffit à sonner comme un coup de tonnerre dans la nuit calme. Maintenant, le temps était compté pour prendre la fuite. Dans la lumière des phares, les grains de poussière se mirent à briller, l’air s’emplit d’une odeur d’essence brûlée. On aurait dit un étalon piaffant dans les stalles de départ, prêt à jaillir dehors. Et c’est ce que la Guzzi fit, elle surgit dans la nuit avec toute sa puissance, en un vacarme assourdissant. Fabio, chevauchant une monture bien trop puissante pour lui, avait le sourire aux lèvres. Dans un tonnerre de bruit et de poussière, l’étrange équipage vrombit dans l’obscurité.

Et s’arrêta dès le premier virage, les quatre fers en l’air, rendant à la nuit sa tranquillité habituelle.

La personne qui avait suivi toute la scène en silence, bien calée contre le porche d’entrée, lança un long soupir et se dirigea calmement jusqu’à la moto renversée.

***

Elle tenait la petite cheville entre ses genoux, non sans fermeté. La bande recouvrait désormais l’ensemble du pied et essayait de contenir le gonflement qui allait généralement avec les entorses de ce calibre. En un geste sûr, elle tendait la bande, veillant à ne faire aucun pli. La douceur n’était juste pas son truc. Fabio avait toutes les peines du monde à contenir sa douleur. Il ne desserrait pas les dents et ses doigts, égratignés eux aussi, cherchaient un réconfort illusoire en s’agrippant à la chaise en bois.

Aïe !

Elle ne le regarda pas et continua sans s’adoucir.

Putain, ça fait mal !

Je ne veux pas t’entendre jurer, c’est clair ? Et t’avais qu’à être moins con.

Alors, vous, vous avez…

Écoute-moi bien. Tu as essayé de me voler mes deux motos, tu es sous mon toit : ce sont mes règles.

Fabio, habituellement fier à bras, considéra sa situation et se dit qu’il n’avait rien à perdre à se taire.

Quand elle eut fini, elle se leva et sortit de la cuisine sans mot dire.

Fabio ne savait pas s’il devait la suivre. Il préféra ne pas bouger. Au bout d’un moment, il tenta de se redresser délicatement et il finit par traverser la cour en sautant sur son pied valide pour la rejoindre dans le garage.

Elle était assise sur sa Guzzi, qui paraissait en bien meilleur état que Fabio, et quand il entra, elle enfila son casque, un magnifique casque rouge sombre pailleté, d’où s’échappaient de longues mèches rousses, ce qui lui donnait une allure particulière sous l’unique ampoule du garage. Fabio marqua un temps d’arrêt.

Elle alluma les phares et appuya sur le démarreur, sa moto réagissant au quart de tour en un éclat terrible. On voyait qu’elles se connaissaient bien toutes les deux, aussi fières l’une que l’autre. Elle tendit un casque à Fabio qui l’attrapa sans se décider à monter.

Quand on tombe, il faut remonter. C’est la règle.

Avant qu’il ne puisse s’installer dans le panier latéral, un Jack Russell blanc sauta à sa place et ne semblait pas vouloir se faire détrôner par un inconnu. Elle lui fit un signe de la tête, Fabio souleva alors sa cheville blessée et vint s’asseoir derrière elle. Ses mains saisirent des prises sous la selle et il prit une profonde inspiration.

La sortie dans la nuit se fit sans heurt, toujours dans un vacarme mécanique.

Sans lunettes, Fabio ferma les yeux, se laissa complètement aller à cet instant, le visage fouetté par l’air chaud de la nuit. La route semblait s’offrir aux larges roues, cachant ses imperfections, arrondissant encore ses courbes, complice de ce ride imprévu. Fabio ressentait tous les mouvements de la Guzzi, il les apprenait. Il enregistrait tout, dans une soif d’apprendre nouvelle et urgente. Lui qui n’avait jamais piloté, il écoutait le bruit du moteur pour savoir à quel régime passer les vitesses, il ressentait les trajectoires, commençait à anticiper les freinages… Mieux qu’un cours théorique, tout cela était désormais enregistré dans son corps, sous forme de sensations, de bruits et d’odeurs.

Quand il sentit la moto ralentir, il ouvrit les yeux et reconnut l’entrée du village, calme à cette heure-ci. Elle immobilisa la moto et coupa le contact.

Fabio descendit, en faisant attention à sa cheville, et il tendit le casque à son chauffeur.

Garde le, je n’en ai pas besoin.

Merci. Et maintenant ?

Maintenant ? Tu rentres chez toi. Ta mère doit t’attendre.

Comment vous savez …?

C’est un petit village. Et un père t’aurait appris à changer une bougie.

Vous qui savez tout, vous savez comment on vous appelle ici ? La sorcière. Ça vous va bien.

Seul le moteur encore chaud réagit, de petits craquements métalliques secs et menaçants.

Alors, vous ne dîtes rien ?

Que veux-tu que je dise ? Il y a des cons partout.

C’est un trou à rats ici. Il n’y a que des blaireaux.

Et tu voulais partir où comme ça ?

À l’ouest. L’île de Ré. Il y a mon père là-bas.

Je vois.

Vous ne voyez rien du tout, lança-t-il en se détournant. Merci pour le tour. Mais c’était vraiment pas la peine.

C’est ainsi que Gaëlle fit la connaissance de Fabio.

Et que Fabio se dit que changer une bougie, ça ne devait pas être l’enfer. Il trouverait bien une vidéo sur Internet pour apprendre.

***

Les jours qui suivirent, Fabio ne sortit pas de sa chambre. Les volets fermés, il soignait sa cheville blessée et regardait des vidéos de Honda 125 SL sur Youtube. Il apprenait tout ce qu’il pouvait, passant d’un site à l’autre, d’une vidéo à une autre. Insatiable. Quand il put reposer le pied par terre sans se tordre de douleur, il savait tout du moteur de la petite 125 et il était persuadé de pouvoir changer une bougie les yeux fermés.

Il reprit donc le chemin de chez Gaëlle, boitillant sous un soleil de plomb.

Dans l’encadrement de la porte, la frêle silhouette de Fabio projetait une ombre immense dans la vieille grange. Gaëlle leva un instant les yeux vers son visiteur mais ne manifesta aucune surprise. Elle avait un genou en terre et elle était occupée à réviser son moteur.

Alors, tu viens réparer tes conneries ?

Fabio ne s’attendait pas à un accueil si direct mais finalement, il se dit que ça aurait pu être pire. Surtout, l’odeur d’huile qui s’échappait du bidon découpé sous la Guzzi lui chatouillait drôlement les narines. Il brûlait d’envie d’entrer.

Je suis venu pour la bougie, dit-il en sortant une petite bougie de sa poche.

Ok, vas-y, je dois finir ça. Les outils sont là, derrière moi.

Sans ajouter un mot, ils retournèrent tous deux à leurs tâches. Ils n’étaient pas là pour parler. Ils ne savaient sans doute pas faire.

Dans la grange écrasée de chaleur, ils étaient comme les deux rescapés d’un navire fantôme, au milieu de nulle part, penchés sur des moteurs qui ne demandaient qu’à réchauffer encore l’atmosphère. À l’extérieur, le soleil brûlait tout et, sous les tôles de ce garage de fin du monde, le moindre geste coûtait. Sur un coin de l’établi, sous une épaisse couche de poussière, un vieil ampli luttait pour donner de la voix. La musique emplissait tout, rendant l’air, déjà chargé de vapeurs d’essences, aussi vibrant que vivant. Le temps n’avait pas de prise ici, les outils semblaient toujours avoir été là, impeccablement rangés, brillants sous l’unique lumière d’une lampe tempête. Sans hésiter, Fabio saisit ceux dont il avait besoin, se rappelant ses quelques cours du lycée pro. Il visualisa les gestes observés sur Internet et tenta de les reproduire du mieux possible.

Quand ses doigts puis ses mains se couvrirent de cambouis, en un mélange sombre d’huile et de graisse, il commença à se sentir un peu chez lui. Il n’en restait pas moins concentré, appliqué à ce qu’il faisait et à cacher son manque d’expérience. Pour rien au monde, il n’aurait demandé de l’aide. Par fierté. Par habitude. Il avait appris très tôt qu’il valait mieux paraître fort.

Après le dernier tour de vis, il vint se poster tout simplement à côté de Gaëlle, qui finissait ses filtres. Comme elle fonctionnait de la même façon, elle n’ajouta rien, s’essuya les mains dans un chiffon posé sur le cadre et vint regarder le travail de Fabio. Avec le soleil qui déclinait, les rayons qu’il renvoyait faisaient briller le réservoir orangé de la 125 SL. Elle avait de la gueule encore. Fabio attendit le petit signe de Gaëlle : la petite Honda démarra, tout simplement. Fabio sourit. Nos deux taiseux n’avaient pas besoin d’en dire plus.

Vas-y. Roule un peu. Pour voir si tout est ok.

C’est seulement quand elle le vit se précipiter prendre son casque, qu’il avait bien pris soin d’apporter avec lui, qu’elle se rappela qu’il n’était qu’un gosse.

Avec souplesse, il sauta sur la selle et soigna son départ, tout en douceur, d’abord un peu raide derrière ce grand guidon mais visiblement ravi d’être là. Il passa le quart d’heure suivant à faire des aller-retours dans les grandes prairies qui bordent la grange, s’appliquant à passer les vitesses, soignant ses trajectoires.

Elle le regardait évoluer, à chaque tour plus agile. Il apprenait vite, dans une urgence permanente, comme si sa vie en dépendait, que chaque minute brûlait dix ans… Live Fast. Die Young. C’était écrit sur son tee-shirt le premier soir. Elle se rappelait à présent, quand elle l’avait relevé et qu’il pleurait d’énervement, en colère contre lui-même, triste comme un gosse.

Et elle savait. Depuis le premier soir.

Elle lui fit signe de rentrer. Maintenant.

Il s’exécuta, un large sourire barrant son visage, fier et heureux.

Elle est vraiment géniale ! Vous la vendez ?

Non. Et certainement pas à toi. Tu me la foutrais en l’air.

C’est bon, faut pas s’énerver. Qu’est-ce qui vous prend ?

Allez, descends, je te dis. Rentre chez toi. J’ai encore du boulot.

Elle reprit le chemin de la grange, son fidèle Lemmy sautillant dans ses jambes, elle ne se retourna pas.

Il mit pied à terre et rentra chez lui comme il était venu. L’énervement en plus. Un coup de pied dans une pierre et sa cheville se rappela à lui. Il jura, maudissant la sorcière et la terre entière.

Après tout, il s’en foutait de l’autre vieille. Il n’avait pas besoin d’elle : lui seul savait ce qu’il avait à faire.

***

Déjà quatre heures qu’il était penché sur le jet que lui avait donné la sorcière, armé de ses Poska blancs de différentes tailles. Il était capable de rester ainsi des heures, à dessiner, en oubliant tout le reste, coupé du monde, ses écouteurs sur les oreilles. Depuis tout ce temps, il était resté assis, à écouter Greetings from the Dust des Off Models, en boucle, relevant la tête de temps à autre, pour apprécier son travail, hochant la tête en rythme.

Comme les indiens peignaient leurs chevaux avant d’aller au combat, Fabio se préparait à partir à son tour.

Le vieux jet usé se recouvrait de peinture blanche. Patiemment, Fabio s’accommodait des courbes du casque, découvrant ce support pour la première fois. Il trouvait facilement ses repères, laissant aller ses doigts comme s’ils parlaient un langage secret qu’eux seuls connaissaient. Les symboles et les mots trouvèrent leur place, les uns après les autres, dans cette fresque étrange. Enfin, Fabio posa ses feutres. Il laissa le jet sécher, le faisant tourner entre ses mains, pour mieux le regarder. Une couche de vernis et l’armure sauvage était prête.

Il ne s’en était pas rendu compte mais, malgré lui, la sorcière était au centre de tout, comme si elle veillait sur lui. Il se dit que finalement, ce n’était pas plus mal, il allait avoir besoin de force dans les prochains jours.

À la nuit tombée, il reprit discrètement le chemin de la grange.

La première fois, il avait fait une erreur, il s’était trompé, par excès de confiance. Cette fois-ci, il ne comptait pas échouer. Il savait qu’il n’aurait pas d’autre occasion. Il était préparé.

Ce soir-là, quand il enfourcha dans le noir la vieille Honda, prêt à vivre l’expérience de sa vie, il ne remarqua pas le sac au fond du panier de la Guzzi, ni même qu’elle avait été légèrement déplacée pour lui faciliter le passage vers la sortie.

Tout ce qu’il vit, ce fut la route qui s’ouvrait dans ses phares jaunes.

Cette vision lui fit tout oublier.

Quand elle entendit la 125 démarrer, Gaëlle ne bougea pas tout de suite. Elle finit d’abord son verre, en fredonnant du bout des lèvres les paroles de la chanson qui passait. Good things will happen, Bad things will happen to you. Sometimes its someone down the road, Sometimes its somebody next to you. Enjoy it right now, because you never know, when its gonna end…

Puis elle posa son verre, éteignit la lumière et ferma la porte à clé, toujours sans se presser. À l’extérieur, elle prit une profonde inspiration, le visage face au ciel. Ce mois de septembre était un mois à devenir fou, avec cette chaleur qui n’en finissait pas et brûlait tout. Au moins, elle ne ferait pas la route sous la pluie. Dans la grange, elle attrapa son casque, c’était le signal que Lemmy attendait pour sauter dans le panier, et elle s’installa sur sa Guzzi. Elle appuya sur le démarreur, avec une légère tension au bout des doigts, due à l’excitation, à l’anxiété, un peu des deux sans doute. Elle relâcha l’embrayage.

La Guzzi se lança dans les roues de Fabio.

À l’avant, pour la première fois de sa courte vie, Fabio roulait seul en moto, sur de belles routes désertes. La 125 lui allait bien, elle semblait n’avoir aucune violence, elle avançait vaillamment, presque avec bienveillance. Fabio était le roi du pétrole au guidon d’une moto flamboyante. Il ne lui en fallait pas plus pour se faire le film en grand. Lui qui avait toujours fui, déménageant de ville en ville avec sa mère, il goûtait à l’adrénaline de la liberté. Cette sensation nouvelle, à laquelle il n’était pas préparé, lui ravageait le cerveau et réanimait son âme. Protégé par son armure de dessins, qui semblaient veiller sur lui comme des formules magiques, guidé par le GPS de son téléphone qu’il avait scotché au gaffer sur le réservoir, il était prêt à avaler la route.

8h39 avant d’arriver.

Mais pour l’heure, il n’était pas pressé.

Gaëlle, légèrement à l’arrière, goûtait aux mêmes sensations. Elle avait toujours aimé rouler la nuit. Elle pouvait sentir les odeurs d’essence de sa vielle Honda, encore suspendues dans les airs, juste là, devant elle.

Et pour l’heure, elle non plus n’était pas pressée.

Fabio sentit finalement monter la fatigue. Le froid commençait à le gagner, sa nuque se raidissait et la moto lui paraissait lourde. Cela faisait bientôt trois heures qu’il roulait et il ne ressentait plus l’urgence qui l’étouffait si souvent. Une clairière sur le bas-côté offrirait un refuge idéal pour se reposer quelques heures, le long de cette petite route faiblement fréquentée.

Il venait juste de réunir des branches de bois mort, bien sec après la canicule de l’été, quand il entendit le puissant ronflement d’une moto.

Il craqua une allumette, les feuilles s’embrasèrent, renvoyant un éclat vif sur le réservoir de la 125.

Il reconnut la Guzzi V7.

Le feu avait pris, inutile de bouger.

Le son de la V7 était juste exceptionnel dans la nuit.

Le side-car vint naturellement se garer aux côtés de la Honda, on aurait dit deux chevaux heureux de se retrouver à l’écurie.

Gaëlle ne prêta aucune attention à Fabio. Elle alla voir la petite 125 et posa ses mains sur la vieille selle, comme pour sentir que la Honda allait bien. Elle resta ainsi un long moment, dos à Fabio. On aurait dit qu’elle lui chuchotait quelque chose et les flammes qui dansaient sur le réservoir de la Honda donnaient l’impression qu’elle lui répondait.

Une sorcière.

Je ne voulais pas la voler. Juste l’emprunter.

Je sais.

Alors vous savez aussi que ça ne servait à rien de venir. Je ne ferai pas demi-tour. J’ai un truc important à faire.

Elle lâcha la 125 et se dirigea vers le feu qui faisait de belles flammes.

C’était entre elle et lui à présent. Fabio fit un dernier effort pour réunir ses forces malgré la fatigue. Il ne rentrerait pas, ni maintenant, ni demain.

Je ne te demande pas de faire demi-tour. Je vais te suivre. Jusqu’à l’île de Ré. Et quand tu auras fini ce que tu as à faire, nous rentrerons et tu me rendras ma moto.

Elle avait dit ça sans haine, sans colère. Comme elle aurait dit « j’ai sommeil ». Fabio attendit la suite, mais rien ne vint.

Chacun finit par s’endormir, protégé et réchauffé par la chaleur des flammes.

***

Le son tonitruant de la V7 qui part en trombe était quelque chose de formidable dans le jour naissant.

Le temps que Fabio reprenne ses esprits et la V7 disparaissait déjà au loin. Le jour entre chien et loup, il lui fallut une poignée de secondes pour comprendre qu’elle était partie sans lui. Il jaillit hors de son sac de couchage, commença à courir comme un fou, chercha désespérément ses affaires. Il se rendit à l’évidence, Gaëlle était partie sans lui, emportant son sac et tout ce qu’il contenait. Que ferait-il sans son sac s’il arrivait à retrouver son père ?

Il attrapa son casque et se rua vers la 125. Mais cette bourrique avait dû signer un pacte avec la sorcière, elle s’obstina dans son silence, impossible de la démarrer.

Des larmes commencèrent à venir doucement, puis de plus en plus fort. Assis sur la selle qui paraissait immense tout à coup, secoué pas de gros sanglots, il laissait sortir ses larmes, celles qu’il avait retenues toutes ces années à faire croire qu’il était fort comme un homme.

Au loin, les dernières vibrations de la V7 semblaient s’évanouir dans l’air.

La sorcière chevauchait à toute vitesse.

Elle savait ce qu’il lui restait à faire.

Quand sa Guzzi avait jailli en avant ce matin, Gaëlle accepta de lui lâcher la bride. Elle ressentit quelque chose de quasi instinctif, un souffle que rien n’arrête. Rouler, comme si rien d’autre n’existait, collée à la selle des heures durant, le corps exposé à tout ce qui passe, vent, moucherons, gravillons, fatigue. Et tenir. Toujours devant, tendue vers ce seul objectif.

La bougie de la 125 dans la poche de sa veste, le sac de Fabio dans le panier surveillé par Lemmy, Gaëlle roula sans s’arrêter.

À l’ouest.

Jusqu’à l’île de Ré.

« Tout est fini. Je suis au Phare des Baleines. L’endroit est magnifique pour rouler. »

Fabio arriva en fin d’après-midi. Ses larmes et la route avaient laissé de longues traces noires le long de ses joues.

Il gara la 125 SL à côté de la Guzzi. Il posa son casque sur la selle et regarda cet étrange tableau.

Gaëlle l’attendait, face à l’océan où le soleil se couchait dans de belles teintes orangées.

Tu as trouvé une bougie ?

Fabio hocha la tête. Une question lui brûlait les lèvres.

Ton père a quitté ce monde il y a trois mois. Plus personne ne vous fera de mal. Tu devrais appeler ta mère. Elle n’a plus de raison d’avoir peur. Et ton sac est au fond de l’océan, petit con.

Il n’y avait rien d’autre à dire.

Juste à reprendre la route.

C’est le meilleur endroit du monde pour ceux qui aiment la liberté.

2 commentaires sur “Good things, Bad things

  1. Belle histoire et beau voyage encore pour cette deuxième histoire. Vivement la prochaine pour passer du bon temps derrière l’écran. En plus ça donne envie de rouler ! Aller gaz.

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