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L’apprenti

« Ma petite entreprise / Ne connaît pas la crise / Ma petite entreprise… »

Fanny Lalande est romancière. Elle a publié plusieurs ouvrages, notamment chez Ker Éditions, où est sorti son premier roman, Mad, Jo et Ciao. Actuellement, son second roman, Délicieuse Enfant, est disponible chez Zone 52 Éditions. Passionnée par les road trips et l’univers de la moto, elle a accepté de partager son talent sur Fast&Lucky. Régulièrement, vous pourrez trouver ses nouvelles, spécialement écrites pour F&L, dans la rubrique « Fiction ».

Radio de merde, se dit Anton en éteignant le poste. Le voilà seul, dans un silence de plomb, les mains bien accrochées au volant de son Trafic, comme un naufragé à une bouée.
Ou comme un pilote dans les pneus, se dit-il encore.
Il secoue la tête. Tant de pensées négatives concentrées en une seule personne, il est temps que ça s’arrête.

Heureusement, dans une heure, tout ça sera terminé.
Après tout, on ne pourra pas lui reprocher de ne pas avoir essayé.
Il se concentre de nouveau sur la route, faiblement éclairée par les vieux phares jaunes. Il plisse les yeux et s’avance davantage sur le volant, comme pour se rapprocher du bitume. Pourtant, il la connaît bien cette route. Il l’emprunte tous les jours, aller-retour, depuis plus de trente ans.
La route de son travail.
La route de son entreprise.
De sa petite entreprise.
Les vignettes colorées autour du pare-brise lui rappellent le chemin parcouru.
Cette entreprise, c’est toute sa vie. Il y était d’abord entré comme apprenti. C’était en 1984. Il n’oublierait jamais la date. Il avait tout juste seize ans, il ne parlait pas beaucoup et, avec ses dix kilos de moins, il ressemblait à un fil de fer sur sa mob. Il aurait bien voulu avoir une moto, l’une de celles qu’il réparait. Mais ce n’était pas dans les moyens de ses parents, qui avaient du mal à joindre les deux bouts. Ils ne s’en plaignaient pas. Pour eux, une moto n’était pas essentielle. Avoir un travail, si.
Alors l’apprenti qu’il était tâchait d’apprendre le métier. Il ne lâchait pas son patron, parlant toujours aussi peu et toujours avec ce léger accent de l’Est. Il apprenait vite. Il n’avait peut être pas de moto, mais ses doigts valaient de l’or et il retirait une certaine fierté à réparer les bijoux des autres. Il avait le sentiment qu’elles lui appartenaient un peu, surtout lorsque son patron lui permettait de les essayer en faisant un petit tour. Juste le tour du bloc, pas plus. C’était déjà beaucoup. Quand il sortait la moto de l’atelier, pour la rendre à son propriétaire, il ne disait pas un mot, les yeux baissés, mais au fond de lui, il avait un sentiment étrange, comme un voleur qui l’avait empruntée secrètement. C’était là qu’il retirait les sensations fortes dont il avait besoin : voler quelques kilomètres à la routine. À force, il faisait le tour du quartier comme un pro, avec les genoux qui touchent par terre, le cœur en apnée et le regard droit devant. Il s’y voyait déjà.

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Malgré lui, parce qu’il se remémore les courses de sa jeunesse, il se détend un peu derrière son volant, au point de fredonner l’air de Bashung du bout des lèvres. Cette chanson… Dans ce bref instant de calme, celui qui précède généralement la tempête, Anton repense à tout ça. Il voit sa vie défiler sous ses yeux, juste là, derrière le pare-brise. Elle se déroule comme le long serpent d’asphalte sur lequel il a si souvent roulé.

Et tout le ramène à ce soir. Et à ce qu’il s’apprête à faire.
Quand les choses avaient-elles commencé à merder à ce point ? À quel moment avait-il vraiment décroché ?
La crise. Voilà.
La crise, comme le dit la chanson.
La crise. Celle des riches, puis celles des pauvres. Mais selon que l’on soit l’un ou l’autre, elle ne marchait pas pareil.
Pas de chance, c’est comme ça.
Sauve qui peut. Succombe qui doit.

Le Trafic attaque maintenant la dernière côte. On sent que le moteur a déjà fait trois fois le tour, mais il avance. Anton tapote légèrement le tableau de bord, comme on flatte l’encolure d’un vieux cheval. Encore un effort. Après, on arrête. Le dernier galop.
Dans les phares, la devanture se détache comme un fond de scène.

« GARAGE MOTO »
Toute sa vie. En deux petits mots.
Le moteur éteint, il laisse la façade dans la lumière. Il la regarde, avec les yeux d’un amoureux. Ce soir, elle semble briller des paillettes de starlette. Comme si elle faisait tout pour sauver encore un peu les apparences. Il n’avait rien changé quand, à son tour, il en était devenu le patron. Il l’avait laissée telle qu’elle, faisant juste repeindre les grandes lettres rouges par un nouvel apprenti. Il les faisait d’ailleurs toujours commencer par ça. Il trouvait que ça les aidait à se sentir chez eux. Leur première mission, seuls. Il se rappelle avec quelle fierté il avait lui-même repeint ces dix lettres quand il était arrivé.
Avant de se dégonfler, il coupe les phares et saute lestement de la cabine. Il doit se comporter comme un homme à présent.
Devant le portail métallique qu’il soulève en un geste sûr, des tâches d’huile et d’essence se mêlent à la sciure. Il prend le temps de les regarder et se demande combien de motos ont bien pu se garer là au fil des années.
Quand il aura déversé un jerricane et que tout ça flambera, les tâches s’allumeront-elles elles aussi ?
Comme de l’huile sur le feu, à n’en pas douter.

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Il franchit le seuil et se laisse un moment happer par les odeurs du lieu. La porte se referme et un petit carillon s’agite dans la nuit. Il ne fait pas noir à l’intérieur, le garage est baigné d’une faible lumière, apportée par les enseignes publicitaires qui se sont installées avec le temps. Toutes ne sont plus en état de fonctionner, d’autres n’ont même jamais marché, mais elles sont toutes en place. Ça doit être comme ça un musée, pensa-t-il.
Devant lui, juste dans l’entrée, les lignes de sa Yam se détachent.
On dirait une araignée tapie dans son repère, qui attend. On pourrait croire qu’elle dort, mais elle ne demande qu’à bondir. La voir là, ce soir, ça le remue drôlement. Une pièce de musée. La plus belle de sa collection.
Il la regarde sans la toucher. Ses mains sont trop propres pour ça. Quand il a fini une prépa, Anton ne la touche plus, c’est comme ça. C’est sa règle. Sauf pour la pousser dehors, juste devant la porte, où elle fera un nouvelle tâche, avant de partir avec quelqu’un d’autre. Pour celle-là, les choses avaient été différentes. Il n’avait pas franchement forcé pour la voir partir. Il avait même tout fait pour qu’elle reste avec lui. Il n’avait jamais été capable d’y poser un prix dessus. De toute façon, sa vente n’aurait pas changé grand-chose à l’affaire.
Il était ruiné.
Sec. Déjà enterré. Presque mort.
La crise.
Malgré lui, il sent monter une rage folle en lui. Voilà ce qu’il a dans les doigts, voilà ce qu’il sait faire quand il laisse s’exprimer tout son art. Il l’emporterait avec lui. Il ne leur laisserait pas. Personne d’autre n’aurait ce petit morceau de lui. Pour rien au monde. Il tombe à genoux à côté d’elle et l’enlace, comme pour se réconforter, à moitié fou, secoué de spasmes terribles. Quel gâchis. Triste spectacle d’un homme brisé qui pleure comme un gosse.

Quand le calme revient, il la contemple, toujours aussi émerveillé de se dire que ces lignes si parfaites et si pures sont sorties de ses doigts.
Il l’avait d’abord imaginée. Elle l’avait habité de longs mois avant d’accepter d’être jetée sur une feuille de papier. Quelques traits, grossiers et gauches sans doute, mais l’essentiel était là. Il avait passé des heures à peaufiner son esquisse, réfléchissant à ce qu’il allait modifier, à ce qu’il fallait enlever. Ne garder que l’essentiel. Il ne voulait plus s’encombrer. De rien.

Cette prépa était loin de toutes celles qu’il avait réalisées. Pourtant, c’était celle qui lui ressemblait le plus. Comme si tout ce qu’il avait appris n’avait permis d’aboutir qu’à elle.
Sa prépa.
Puis il avait délaissé l’étude pendant des mois, glissée sous le tiroir-caisse qu’il n’ouvrait plus assez souvent. Il était trop préoccupé par ce foutu cash qui peinait à rentrer.

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Et il se croyait incapable de lui donner vie. C’est Momo qui l’aida à changer d’avis.

Momo, avec ses cinquante kilos, sa brêle et son accent aux nombreuses épices, lui faisait terriblement penser à lui au même âge. Ce gosse, en plus d’être un jeune attachant, avait un don pour le dessin. C’est lui qui, par hasard, avait mis la main sur celui d’Anton. Loin des regards, il le retravailla patiemment, pour finir par l’accrocher au mur derrière la banque d’accueil. Anton en eut le souffle coupé, ce gosse avait vraiment quelque chose dans les doigts.

Malgré ses réticences, Anton n’eut d’autre choix que de reprendre son projet et d’essayer de lui donner vie.
Il commença par trouver la moto qui servirait de base à sa prépa, un XS650, qui vint trouver sa place en plein milieu de l’atelier. Secondé par Momo qui n’en loupait pas une miette et qui enregistrait tout ce qu’il pouvait des gestes de son patron, Anton s’attaqua à la bête. Ils restèrent des heures le soir, dans la fraîcheur du garage à peine chauffé par un petit poêle à mazout et peu à peu l’esquisse prit forme dans la réalité. Le dessin prenait vie.

Comme pour toutes les prépa qui sortaient de son atelier, Anton n’alla pas plus loin que le bloc du quartier pour l’essayer. Il s’autorisa juste de le faire deux fois. Cela n’avait pas duré plus de dix minutes mais, alors qu’il la regarde en cette triste soirée, il est encore capable de se rappeler chaque mètre parcouru. Il avait passé son vieux trois-quarts, un cuir usé qu’il tenait de son père, et il s’était couché sur le réservoir comme pour se fondre dans la masse. Il avait bien pris son temps avant de démarrer, comme pour se laisser la possibilité de tout savourer. Sans se précipiter. Juste apprécier l’instant, ne s’ouvrir qu’à ça. Quand le vide fut fait, quand il sentit que son corps était prêt, seulement là, il embraya.

Il expérimenta quelque chose d’unique, presque mystique. Comme s’il avait enfin vécu ce pour quoi il était né.
Rien de moins.
Il aurait pu mourir.

Il n’aurait rien regretté alors.

Il se redresse d’un bond. C’était il y a quatre ans cette histoire. Depuis, tout avait déraillé. Il aurait dû partir, rouler, jusqu’au bout et ne rien attendre d’autre. Ne pas revenir. Il aurait encaissé moins de coups.
Cette fois-ci, c’est enfin le moment de tout arrêter, il ne fera pas machine arrière.

D’un pas décidé, il traverse toute la pièce et passe derrière le comptoir. C’est là qu’il stocke les jerricanes d’essence. Il les saisit fermement tous les deux, ses épaules s’arrondissent sous leur poids.
Et c’est seulement en se redressant qu’il remarque une ligne de lumière sous la porte qui mène derrière, dans l’atelier. Il a beau vouloir mettre le feu à tout ça, une lumière qui brille toute seule dans la nuit, ça ne lui plaît pas. C’est du gaspillage et ça ne fait pas propre. Laisser une ampoule se consumer dans la nuit, on n’a pas idée.

Putain, Momo, se dit-il en abaissant la poignée.

  • –  Putain Momo ! répète-t-il à voix haute.
  • –  Merde, Anton, tu m’as foutu la trouille ! lâche Momo à son tour, en arrachant ses écouteurs.
  • –  Tu n’étais pas rentré ? Je ne savais pas que tu étais là.
  • –  Si, j’ai mangé chez ma mère. Puis j’ai pensé à un truc. Ça faisait trois heures que j’étais bloqué sur ce moteur. Et au dessert, ça m’est venu.Anton reste dans l’encadrement de la porte, incapable de bouger. Derrière, le garage qu’il s’apprêtait à brûler. Devant lui, son ouvrier comme il dit. Il l’avait embauché après son apprentissage. Il avait fait une exception pour lui. Et ne l’avait jamais regretté.
  • Merde, t’en fais une drôle de tête, tu ne vas pas m’engueuler ?
  • Hein ? Non, non, bien sûr. Non, tu m’as surpris, c’est tout.Les yeux de Momo se posent alors sur les deux jerricanes posés au sol. Ils remontent aussitôt sur le visage d’Anton qui ne bouge pas. Ils se regardent un instant les yeux dans les yeux.
    C’est alors qu’il comprend.
    Anton en est convaincu, incapable de dire quoi que ce soit. Alors il lâche la porte qui claque derrière lui et se referme sur les jerricanes. Il se dirige vers son casier et attrape son bleu. Momo ne le quitte pas des yeux. Seul un son lointain sorti des écouteurs vient troubler le silence.
    Anton vient se placer derrière la moto qui a le ventre ouvert et il plonge ses yeux bleu acier dans ceux, sombres, de Momo.
  • – Alors, c’est quoi ton problème ?

Cette phrase sort Momo de sa torpeur, comme s’il se réveillait d’un mauvais rêve. Il se remet au boulot, les yeux baissés, comme il le faisait quand Anton avait commencé à lui apprendre le métier. Les deux hommes prennent bien soin de ne pas se regarder en face, ils travaillent, comme ils ont l’habitude de le faire depuis toutes ces années et le Scrambler qui est entre eux est certainement entre les meilleures mains qui soient. Leurs gestes sont sûrs mais délicats. Ils utilisent la force quand il le faut, quand une pièce a du mal à trouver sa place toute seule, mais ils s’attachent toujours à remettre sur la route les plus belles mécaniques qui soient, jouant les notes d’une partition à quatre mains.

Momo, habituellement si bavard, comprend que, ce soir, il n’y a pas de mot sur ce que ressent Anton. Le réconfort qu’il trouve au contact de ses doigts sur le moteur est bien plus important que les mots qu’il pourrait lui dire. Il y a des moments où il vaut mieux faire que dire. Et s’il y a bien une chose qu’Anton sait faire mieux que personne, c’est réparer, bricoler, rafistoler, remettre en état. Donner une seconde vie. Malgré son air bourru et ses épaules voûtées, Anton a de l’or dans les mains. Il faut juste attendre des jours meilleurs.
Momo en est persuadé.
Attendre des jours meilleurs.
C’est pour ça qu’il est resté.
C’est pour ça qu’il restera.
Momo lève ses yeux sombres vers son ami. Anton n’est déjà plus ici. Il est concentré sur ce moteur capricieux. Ses doigts jouent avec les outils, passant de l’un à l’autre sans réfléchir, en un geste quasi instinctif. Son regard a changé. Il n’est plus en colère. Il est tout entier tourné vers ce moteur qu’il faut redémarrer. Dans ces moments là, la terre peut brûler toute entière, le garage est la seule île au monde à résister.

Anton sourit quand il presse le démarreur et que le scrambler s’ébroue, sortant enfin de son silence. L’homme recule de quelques pas, pour regarder cette mécanique s’animer à nouveau. Il laisse le moteur tourner dans l’atelier et retourne à son casier. Il quitte son bleu, sans regarder Momo, sans lui parler. De toute façon, le son est trop fort. Un voile bleu commence à saturer le petit espace. Momo sait qu’il doit attendre, il commence à le connaître.

Anton retourne à la porte et attrape les deux jerricanes, pour en tendre un à Momo.

  • – Fais le plein, articule-t-il pour se faire entendre.

Momo acquiesce et s’exécute sans poser de question. De toute façon, Anton est déjà ressorti.

Quand Momo quitte à son tour l’atelier, son ami est assis sur son bijou, son vieux trois-quarts fermé jusqu’au col, le casque vissé sur la tête.
Les deux hommes n’échangent toujours aucun mot. Avec le boucan des deux moteurs, cela serait bien inutile. La porte du garage est grande ouverte, laissant entrer un air frais libérateur, comme un nouveau souffle sur le garage.

Phénix.
Garage Phénix.
Il est peut être temps de changer les lettres rouges.
Momo arrête le scrambler à côté d’Anton, ses yeux sombres brillants comme des étoiles. C’est une belle nuit pour rouler.
Il y a tellement de routes à emprunter.
Il sera bien temps de les rendre un jour.
Mais pas ce soir.
Sauve qui peut. Succombe qui doit.
L’enfer attendra encore un peu.

3 commentaires sur “L’apprenti

    • Merci Didier ! Je crois que tu es le premier à lire ces textes à leur publication! Merci pour ton soutien :) ça me met le stress pour les prochaines! À bientôt

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