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Les fils du vent

Fanny Lalande est romancière. Elle a publié plusieurs ouvrages, notamment chez Kereditions, où est sorti son premier roman, Mad, Jo et Ciao. Passionnée par les road-trips et l’univers de la moto, elle a accepté de partager son talent sur Fast&Lucky. 

Voici le premier volet de sa série, Les Fils du Vent.

« Je ne l’avais pas vu depuis six ans. On dirait qu’il en a pris quinze. Sans doute à cause des cheveux blancs. Son corps fait fragile, comme si ses os pouvaient casser à tout instant. Même ses yeux paraissent délavés. Mais ils s’illuminent encore quand ils se posent sur le réservoir de notre Bonnie.
Il la regarde un moment. On est silencieux tous les deux, dans une posture quasi-religieuse.
– Tu as bien travaillé. Elle est magnifique.
Je fais un petit signe de la tête. Et je souris. Je ressens de la fierté, comme une vague de chaleur au fond de moi.
Lentement, il s’approche de la Triumph et pose sa main usée sur le cuir de la selle. À le regarder, on comprend que lui aussi est submergé par l’émotion. Les souvenirs défilent à toute allure. On peut voir que son pouls s’accélère à la petite veine qui se soulève sous sa tempe.
– Tu as gardé la selle.
– Oui, je l’ai juste passée au savon glycériné et à la graisse. Comme tu faisais.
– Bien.
Ses yeux bleus parcourent chaque ligne de la moto, suivant les courbes d’un circuit imaginaire. Je laisse rouler son imagination et lâcher la bride à ses sensations.
– Tu as trouvé la photo?
Je lui fais signe que oui.
Je n’ai jamais été bavard. Lui non plus.
Je ne sais pas quoi dire. Ni par où commencer.
Absorbé dans ses pensées, je l’entends à peine murmurer :
– Les fils du vent.

***

Elle dormait au fond de mon garage depuis six ans. Toutes ces années, elle était restée garée sagement entre le mur et ma voiture, que je rentrais tous les soirs après le travail. Avec le temps, j’avais commencé à m’en servir d’étagère, de porte-bordel en tout genre et ce qui était resté apparent de sa belle carrosserie avait fini recouvert sous une épaisse couche de poussière. Je ne la voyais tout simplement pas.
Je ne voulais pas la voir.
Lorsque mon père me l’avait offerte, le jour de mes vingt-trois ans, cela faisait déjà longtemps que je ne lui parlais plus. Adolescent, je n’avais qu’une faible opinion de lui, un gagne-petit, à peine capable de nourrir sa famille, sans passion, sans conversation. Éteint. Sa seule distraction, c’était sa Triumph Bonneville, qu’il allait laver le dimanche après-midi quand les beaux jours étaient arrivés. Il ne roulait plus mais il avait toujours refusé de la vendre, même quand nous n’avions plus un rond. Et je n’avais jamais compris pourquoi ma mère le laissait faire.
Un beau matin, je suis parti, à pied, avec la ferme intention de me sortir de là. Je me suis débrouillé comme j’ai pu, ne revenant que de temps en temps voir ma mère. Mes efforts ont payé et j’ai vite gagné plus que mes parents n’auraient jamais osé l’espérer. Le mépris que j’avais pour mon père était à la hauteur de mon compte en banque. Je menais la belle vie, avec un bel appart, un bon job, de jolies filles. Tout. J’avais tout. Même trop. Alors sa Bonnie, je pris un malin plaisir à lui montrer que j’en avais tout simplement rien à foutre. Pour me le prouver, j’achetais une Ducati 848 neuve pour aller m’amuser sur les circuits. M’amuser comme un petit con prétentieux et capricieux, à qui tout souriait. J’ai profité de tout, à fond.
Tellement que je n’avais su voir que ma mère nous quittait peu à peu.
Sa mort est arrivée comme un virage serré au bout d’une ligne droite : violente. Inéluctable.
Je n’avais jamais pris le temps de l’emmener en balade, elle qui rêvait de se promener derrière son fils. Elle avait gardé son casque et nettoyé son vieux blouson en cuir, celui qui lui faisait une silhouette de jeune fille, comme ça, au cas où. Mais je n’avais pas su faire mieux que mon père.
C’est à partir de ce moment que tout a commencé à m’échapper. Travail, amour, projets, comme si quelqu’un se plaisait à me retirer tout ce que j’avais pu toucher, en une torture malsaine.
Jusqu’à ce fameux soir, où je me suis retrouvé seul, à contempler ma Bonnie qui trônait majestueusement dans mon salon. Dans l’appartement vide, elle emplissait l’espace, comme une œuvre d’art dans un musée. Pas besoin d’en mettre plus. Une pièce de collection en quelque sorte.
Une Triumph Bonneville T120 de 1972.
Il ne me restait qu’elle aujourd’hui. La personne qui avait ainsi vidé mon appart avait fait de même avec mon compte en banque, elle avait même récupéré ma voiture. Et le panier de linge sale. La conne.
Alors ce soir-là, j’ai installé ma Bonnie dans le salon. Il restait un pack de bières et quelques chiffons dans l’évier, seuls vestiges de ce déménagement hâtif. Finalement, je n’avais pas besoin de plus. Sur mon téléphone, je me suis Hisigen Blues, un bon album de Graveyard qui faisait encore plus de bien que d’habitude. Le casque sur les oreilles, le volume à fond, j’ai entrepris de redonner vie à cette petite merveille. La poussière avait eu l’avantage de protéger la peinture. Dans le garage, il me restait ma caisse à outils et de quoi faire revenir les chromes. Les rétros avaient pris un peu de jeu, il fallait changer les pneus dont le caoutchouc avait craqué avec les années, ça et là il y avait bien quelques petites bricoles à revoir, mais globalement, elle était en parfait état.
En deux tours de tournevis, j’enlevai la selle pour lui mettre un coup de graisse. Connaissant mon père, c’était la selle d’origine et il l’avait bien entretenue. Elle était noire, tout simplement et avait ce confort des selles de Bonnie. En la retournant, c’est là que, maintenue par un vieux morceau de scotch jauni, je trouvai une photo absolument remarquable. En noir et blanc, on y voyait quatre jeunes gens splendides de jeunesse, insolents de liberté, en tenue de motards. Au centre, je reconnus mon père. Il devait être à peine plus jeune que moi, il avait un regard que je ne lui avais jamais vu. Au dos, griffonné à la hâte, je pus lire « les fils du vent ».
Il restait une punaise enfoncée dans l’encadrement de la porte : je l’utilisai pour afficher cette photo, en plein milieu du mur du salon, comme la devise de ma nouvelle vie.

Au petit matin, je pris la route. Je n’avais rien de mieux à faire et cette Bonnie me donnait une furieuse envie d’avaler du bitume. Je me sentais léger, je n’avais pas de bagage, personne à prévenir, pas de date de retour.
Sur mon téléphone, pendant que je prenais un café au garage du coin, je recherchais « les fils du vent » sur Internet. Rien de bien terrible. Je remarquai juste un relais routier qui portait ce nom, entre Saint Étienne et Clermont-Ferrand. Je me rappelais vaguement que mes parents s’étaient rencontrés sur les terres noires du Forez. Le temps de monter de nouveaux pneus et ma décision était prise : tout ce qui pouvait m’éloigner de la capitale noyée sous ce ciel gris m’allait parfaitement.
Sur le pas de la porte, je m’arrêtais un instant pour contempler ma nouvelle monture blanche et or. La photo dans la poche intérieure de mon cuir, les clés dans la main droite, j’étais prêt à tout et, au moins, je n’attendais rien.
Les quatre heures qui ont suivi, je n’ai pensé à rien d’autre qu’à la route. Je découvrais la conduite à l’anglaise et je dois reconnaître que j’ai éprouvé des sensations nouvelles tout à fait étonnantes. Cette Bonnie était un vrai petit bijou, taillé pour moi. Pas une seule fois j’éprouvai le besoin de m’arrêter et on avait l’impression que, plus les kilomètres défilaient, plus le moteur répondait. Malgré des années à l’arrêt, il tournait comme une horloge, visiblement heureux de voir défiler le paysage.
Comme prévu, je fis une pause à midi pour manger un morceau et voir ce qu’il restait aujourd’hui des fils du vent. Il y avait peu de camions garés devant le relais routier mais le grand parking à moitié vide prouvait à lui seul qu’autrefois, il en avait été autrement. À l’intérieur, une dizaine de tables très simples mais toutes pleines. Le reste de la salle devait parfois accueillir des concerts, il y avait une petite scène, quelques affiches de groupes et il n’y avait pas de table. Le lieu vivait aujourd’hui une autre histoire mais pour l’heure, ça sentait bon et je réalisais que j’avais faim. Mon dernier repas remontait à la veille et les odeurs d’entrecôtes grillées me chatouillaient furieusement les narines. Sans surprise, le patron n’avait jamais entendu parler des fils du vent. « Désolé mon gars, j’ai racheté il y a six mois et ça s’appelait déjà comme ça… Dessert, café ? » Au moins, je m’étais offert un bon ride et, pour un temps, mes soucis étaient loin. Je quittais le relais sans info mais le ventre plein.
Avant de partir, je remarquai un magnifique Thruxton garé devant la façade, je voulus voir là le signe que j’étais sur la bonne route et qu’il fallait continuer. C’était une belle journée d’automne, le soleil chauffait encore et j’avais du temps devant moi : la voix était libre pour ma Bonnie. J’ai passé la journée sur la selle, retrouvant le plaisir simple d’aller où mes roues m’emmenaient.
Le soir venu, je profitai d’une pause dans une station pour demander où dormir. Je n’avais ni l’envie ni l’obligation de rentrer. Autant passer la nuit sur place. Le pompiste m’indiqua un gîte « motards » à quelques kilomètres seulement. D’après lui, ce n’était pas franchement le genre d’endroit où aller avec femme et enfants et ça m’allait très bien. Je pris le temps de discuter un moment avec le gars de la station et un chauffeur de poids lourd qui transportait des moutons. Il s’était arrêté faire le plein et, forcément, ma Bonnie lui avait tapé dans l’œil.
Même au bout du monde, il y aura toujours un gars pour s’arrêter et discuter le bout autour d’une bécane.
Et ça faisait un bien terrible.
On était fin septembre, la nuit tombait plus tôt en cette saison et le froid commençait à faire son apparition quand je repris la route. Comme me l’avait indiqué le pompiste, je tombai rapidement sur le fameux gîte motard.

Il y régnait une agitation fiévreuse. Une quinzaine de motos attendaient et les gars faisaient ronfler leurs montures. Des Thruxton, dont celui du Relais Routier, des Bonnie, des Norton, une vieille Thunderbird bien remontée, quelques belles japonaises, des divas italiennes, de beaux R90S et même une splendide 900 SS : elles étaient toutes là et piaffaient d’impatience. Je n’en croyais pas mes yeux, ni mes oreilles. La petite place n’était éclairée que par les phares des motos, qui luttaient avec la brume et la fumée des pots d’échappements, ce qui donnait au tableau une ambiance particulière de fin du monde.
Mon arrivée ne sembla étonner personne. Tous étaient équipés pour rouler. Cela se sentait, il y avait une nervosité palpable dans l’air. Le gars qui était à côté de moi me fit un petit salut en me lançant : « Tu en es ? ». Sans hésiter, je fis signe que oui. Il me répondit par le V de la victoire et, baissant la visière de son casque, il enclencha la première pour ouvrir la route à tout ce beau monde. Il était trop tard pour réfléchir. La meute était lâchée, il était difficile de la retenir. Dans ma tête, j’entendis résonner les premiers accords de London Calling et cet album des Clash m’accompagna toute la route, comme si les montagnes auvergnates se transformaient en rues sombres de Londres…
Ça conduisait soutenu mais pas écervelé. On sentait que les gars s’attendaient et faisaient bloc. Sur ces petites routes, les machines étaient chez elles, elles faisaient vibrer l’air et chauffer le bitume. À côté de moi, une magnifique Norton Commando semblait juste sortir de l’usine et j’étais dans les roues de la 900 SS comme dans un rêve. Je n’avais jamais vu autant de Cafés Racers faire la route ensemble et j’étais excité à l’idée d’en faire partie. Ma Bonnie n’était pas en reste et on avait la sensation qu’elle chantait encore mieux au milieu de ses petites copines.
On a roulé comme ça pendant une demi-heure, avant que le troupe ne s’engage sur un petit chemin sur la droite. Dans les phares, j’eus à peine le temps de lire les sept lettres mythiques sur le vieux panneau usé. Charade. Je n’osais pas encore imaginer ce qui se tramait. Et pourtant, à l’entrée du vieux circuit, deux voitures nous attendaient et les grilles étaient grandes ouvertes, les morceaux de chaînes pendant misérablement de part et d’autre. Les cafés racers s’engouffrèrent et les voitures refermèrent l’accès.
Tout le monde semblait connaître la chorégraphie à suivre. Un premier tour de chauffe nous permit de découvrir le tracé de petit Charade. On prenait possession des lieux gentiment. Au fil du parcours, des gars postés au bord de la piste éclairaient des morceaux du circuit.
Rapidement, tous les pilotes se retrouvèrent au point de départ. Une fille nous y attendait et leva un drapeau qui impulsa la dernière poussée d’adrénaline nécessaire. Dans un vaste mouvement circulaire, les cafés racers se positionnèrent sur la grille. Mon sang battait à tout rompre, le spectacle qu’offraient les motos était ahurissant, le son exceptionnel. La visière abaissée, chacun regardait devant, concentré comme si sa vie en dépendait et, quelque part, c’était bien de ça qu’il s’agissait.
Les moteurs montèrent dans les tours, les muscles se tendirent et le drapeau s’abaissa.
Ce qui se passa ensuite, je n’ai pas de mots pour le décrire. Les trois tours du mythique circuit passèrent trop vite, seules les sensations sont restées, marquées au fer rouge dans la chair. De toute façon, nous avions tous débranché notre cerveau pour agir comme des animaux, à l’instinct. Le tracé semblait s’offrir à nous, pour nous remercier de le faire vivre à nouveau, dans une dernière nuit de bruits et de fureur. Rapidement, l’humidité avait laissé place aux vapeurs d’essence et les odeurs de pneus chauds se mêlaient à celles de la montagne vibrante de mécaniques. Mes années sur piste me servaient ce soir, mais d’où sortaient tous les autres gars ? Des fous furieux, mi-hommes, mi-machines, pleinement tarés. Les étincelles nées au contact du métal des cale-pieds sur le bitume ajoutaient une teinte rouge à cette scène infernale.
Si nous n’étions pas encore en Enfer, on s’en approchait terriblement, dans un étrange pacte avec le Diable de la vitesse. Et je ne sais pas ce que nous avions engagé ce soir-là pour nous en sortir indemnes, mais je parie que nous avons tous laissé un peu de notre âme dans l’un de dix-huit virages de Charade.
Le drapeau à damiers abaissé, l’ambiance eut du mal à redescendre, au contraire, c’était comme si, après avoir retenu notre souffle, nous reprenions une bouffée d’air. Nous étions euphoriques, on entendait des éclats de rire incontrôlés s’échapper des casques, déjà les quelques rares spectateurs nous rejoignaient dans une énergie vibrante. Les premières discussions s’engageaient quand deux coups de sifflet brefs partis des voitures vinrent tout interrompre. En une poignée de secondes, le circuit se vida de ses occupants. On aurait dit une fourmilière que l’on dérange d’un coup de pied. Dans la précipitation, je choisis de suivre le gars qui m’avait parlé devant le gîte, il semblait être le leader de tout ce beau monde et surtout le vainqueur fou de ce run sauvage. Il pilotait la magnifique 900 SS et, derrière lui, je reconnus le Thruxton du relais routier.
Nous étions tranquilles tous les trois, roulant sagement sur le chemin du retour, lorsqu’apparurent en face de nous deux motards de la gendarmerie. Ils ne pouvaient rien contre nous et le gars en Ducati s’offrit le luxe de les narguer en les saluant du petit geste des motards. Ils ralentirent mais, avant qu’ils ne réagissent, nous étions déjà loin et ils savaient pertinemment qu’ils arrivaient trop tard.
De retour au gîte, quelques motos étaient déjà arrivées et il s’en dégageait une légère brume de chaleur qui rappelait l’effort de course que toutes avaient fourni. La bonne humeur du circuit nous avait suivis et les pilotes échangeaient sur leurs sensations, tous visiblement fiers d’en avoir été. Le gars à la Ducati, vainqueur de la soirée, se retrouva entouré des autres qui l’escortèrent en héros jusqu’à l’intérieur. Il devait avoir mon âge, plus ou moins, et affichait un sourire radieux. Il avait une belle gueule d’ange, une auréole de cheveux blonds frisés bordait son visage et donnait l’impression qu’il portait une couronne de lauriers en permanence. Il était suivi d’une belle fille, ce qui ne m’étonna pas, blonde elle aussi, les cheveux longs, et il me fallut une poignée de secondes pour comprendre qu’il s’agissait du Thruxton du relais routier. Cette fille pilotait, c’était le moins que l’on puisse dire.
L’espace d’un instant, je fus jaloux.
À l’intérieur, je compris mieux la remarque du pompiste : on était loin de la pension de la famille. Tout le monde discutait avec tout le monde, dans un joyeux bordel où même la musique peinait à se faire entendre. Il me sembla reconnaître El Diablo, un morceau de Tejas, un album de ZZ Top qui faisait partie de mes souvenirs d’enfance et que j’avais connu avec la chaleur particulière du vinyle. Cet album m’aida à me sentir à ma place ici et, à bien y réfléchir, je trouvais que El Diablo était un très bon surnom pour Gueule d’ange : je n’avais croisé son regard qu’une fois, mais jamais je n’avais pu voir d’étincelle si flamboyante. Il émanait de lui une sorte de chaleur contagieuse, une jeunesse insolente qu’il perdrait sans doute un jour sur la route, comme ces têtes brûlées que rien n’arrête. Il était animé d’une passion formidable, celle qui n’habite que les plus forts, capables de la supporter, mais aussi les plus fous, qui acceptent de se laisser consumer lentement.
– Tu connais mon frère ?
Je ne l’avais pas vue s’approcher et elle me fit sursauter.
– Pardon ?
– Mon frère, Gaby, celui que tu ne lâches pas des yeux.
– Ah, oui. Bien, en fait, non. Je ne connais strictement personne ici.
À son tour d’être surprise.
– Pour être honnête, je cherchais juste une chambre pour la nuit. Et voilà…
Elle me sourit largement et je reconnus les traits de Gueule d’ange, en plus doux, plus sages.
– Tu pilotes vraiment bien…
Je m’arrêtai, laissant ma phrase suspendue. Forcément, elle enchaîna :
– … Pour une fille. C’est bien ce que tu voulais dire ?
– Je suis désolé. Excuse-moi. C’est vraiment très con.
– Pas de mal. Laisse tomber. Belle Bonnie.
– Merci.
Je ne savais absolument pas quoi dire. Je la regardais bêtement.
Son frère nous sortit de notre silence en nous interpellant du fond de la salle.
– Alors Thelma, tu ne nous présentes pas ton bel inconnu ?
– Arrête Gaby. C’est un client pour le gîte. Vu comme ils sont rares, tu ferais mieux de t’en occuper.
Son rire retentit dans toute la salle, suivi des autres, et il se décida à venir à ma rencontre. Je lui tendis la main :
– Enchanté. Moi, c’est Sully.
– Bienvenue chez nous ! Ta Bonnie et toi, vous avez été à la hauteur de Charade.
– Merci. Aussi bon qu’inattendu.
– C’est que tu devais être là.
– Sans doute.
Je regardais Thelma discrètement. Elle ne disait rien quand son frère était là. Elle semblait en retrait mais elle ne le lâchait pas des yeux, comme s’il avait été son propre enfant et qu’elle veillait sur lui du coin de l’œil.
– Tu n’es pas d’ici, non ?
– Non. Je recherche des infos sur mon père. Dans les années 70, il avait dû rouler dans le coin. Il devait appartenir à un club. Les fils du vent.
Si elle bossait au relais routier, elle devait déjà savoir ce que je cherchais, alors je sortis la photo en noir et blanc pour leur la mettre sous les yeux.
– Ton père est sur cette photo ?
– Oui, c’est lui, là, au centre.
Gaby montra un signe d’énervement.
– Et qu’est-ce que ça peut nous foutre. C’est vieux tout ça.
– Gaby!
– Mais quoi, ils sont tous morts de toute façon !
– Non, mon père est encore en vie.
– Ravi pour toi. Le mien s’est crashé.
– J’y suis pour quelque chose ?
Je ne sais pas pourquoi mais l’ambiance était devenue très tendue en un instant. Le ton sec qu’il venait d’employer me donnait envie soit de lui envoyer mon poing dans sa petite gueule d’ange, soit de me barrer. Il finit par relâcher avant moi.
– Ok, excuse-moi. On honore la mémoire de notre pote Simon ce soir. Tu es mon hôte si tu veux rester. Ma maison est la tienne.
Il tourna les talons sans attendre ma réponse, me laissant avec Thelma.
– Ne lui en veux pas. Ce soir, c’est un peu particulier.
– Je comprends.
– Notre père est sur cette photo, là, à côté du tien. Mais Gaby ne l’a presque pas connu. C’était une tête brûlée. Les fils du vent, c’était leur truc. Ton père au moins a eu la sagesse de lever le pied avant.
Impossible de dire ce que je ressentis à ce moment. J’eus l’impression de me prendre un immeuble sur le coin du crâne. Mon père m’apparaissait différemment tout à coup. Thelma s’éloigna et me laissa à mes réflexions.

La soirée continua à son rythme. Les gars étaient contents d’être là. La plupart étaient mariés sans doute, avec des enfants, un job. Mais là, ils oubliaient tout ça. Ils se racontaient leurs exploits, leurs virées, intarissables sur leurs bécanes. Dehors, les moins frileux discutaient autour des cafés racers, alors que d’autres préparaient un feu dans un bidon métallique transformé en barbecue pour l’occasion. Cette ambiance m’aida à me détendre, surtout, j’avais le sentiment d’enfin être à ma place.
Gaby passa derrière les enceintes et il choisit un morceau d’Electric Mary qui nous prit tous aux tripes. Already Gone. Il n’ajouta pas un mot mais leva son verre et cela suffit pour que tout le monde comprenne. Tous s’arrêtèrent pour se joindre à lui et après quelques secondes de silence, où seule la musique s’exprima, les discussions reprirent et il y a fort à parier qu’elles parlaient de rides et de Simon. Ce qu’il y a de certain c’est que tous souriaient.
Vers quatre heures du matin, une bonne partie des motards avaient pris le chemin du retour, et ceux qui n’avaient pas pu s’endormaient où leur corps arrivait à se trouver une place. Je regardais Thelma les installer, leur filer des couvertures, parfois les border comme des enfants, enlevant les bouteilles vides et écrasant les cigarettes encore allumées. La musique avait été baissée et on passait des vieux morceaux de Robert Johnson.
Gaby vint s’asseoir à côté de moi, sur le rebord de la fenêtre.
– Je suis content que tu sois resté. Thelma aussi je pense.
Un large sourire barra son visage. Ma seule réponse fut de baisser les yeux et de rougir bêtement.
–  Demain, on part rouler. On va faire un tour. Envie de voir l’Atlantique. Tu en es ?
–  Avec plaisir.
–  Parfait ! Je vais dormir quelques heures. Tu devrais en faire autant. Ça va piquer sinon demain. Tu te trouveras bien une place quelque part.
–  Merci, ça ira.
Il s’éloigna tranquillement et, sans se retourner, il tourna juste la tête sur le côté et ajouta :
– Tu vois, toi aussi tu en fais partie.
– De quoi?
– Les fils du vent, mon frère. Les fils du vent.

Et je l’aperçus sourire avant de disparaître à l’angle de la porte. »

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6 commentaires sur “Les fils du vent

  1. très sympa en effet, très alléchant, on a envie de continuer…ah zut suis à ma pause boulot, il faut y retourner…pour quand le livre??

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