Accueil » Fiction » Oh Girl !

Oh Girl !

Fanny Lalande est romancière. Elle a publié plusieurs ouvrages, notamment chez Ker Éditions, où est sorti son premier roman, Mad, Jo et Ciao. Actuellement, son second roman, Délicieuse Enfant, est disponible chez Zone 52 Éditions. Passionnée par les road trips et l’univers de la moto, elle a accepté de partager son talent sur Fast&Lucky. Régulièrement, vous pourrez trouver ses nouvelles, spécialement écrites pour F&L, dans la rubrique « Fiction ».

Fanny suggère l’univers sonore du groupe Low Parade en accompagnement de ‘Oh Girl !’

Depuis combien de temps l’attendait-il ? Il aurait été incapable de le dire. En temps normal, il serait déjà parti. En fait, non, soyons honnêtes, il ne serait sans doute même pas encore arrivé. Et elle aurait été là, immobile, assise seule à l’attendre, les yeux rivés sur la porte et l’estomac noué.

Pour une fois, les choses pouvaient bien s’inverser.

D’ailleurs, c’est pour cette raison qu’il l’avait invitée là ce soir : pour lui montrer que les choses pouvaient changer.

Il en avait été le premier surpris, mais elle lui manquait. Même lorsqu’il roulait, il n’arrivait pas à la sortir de sa tête.

Habituellement, il la chassait de ses pensées d’un revers de la main, juste comme ça. Il le lui disait sans gêne : il était persuadé qu’il fallait avoir l’esprit libre pour rester concentré sur la route. Nécessairement, elle passait après. C’était une question de vie ou de mort. Elle ne voulait pas qu’il lui arrive quelque chose ? Elle devait le comprendre. Voilà tout. Les fois où il lui arrivait de penser à Lise quand il roulait, c’est lorsque son corps quittait la selle et la moto, sa trajectoire, dans la fraction de seconde qui précédait la chute de son corps sur la route. Là, juste avant de toucher terre, il se disait : « Et merde, Lise va encore m’engueuler ». Les doigts jouant sur son verre, il ne put s’empêcher de sourire à cette pensée : c’était quand même un sacré bonhomme, bientôt la quarantaine, pas un cheveu blanc et casse-cou comme un gosse. Elle avait du mérite, Lise, d’être restée quinze ans avec un numéro pareil. Sans compter les fois où elle l’avait accompagné, assise sur un petit bout de selle, ne maîtrisant rien, ballotée de part et d’autre, accrochée à son homme de toutes ses forces. C’est sûr, elle l’avait aimé. Souvent, il la taquinait, en lui disant qu’ils étaient faits pour s’entendre : elle était infirmière, ça ne s’inventait pas. Il explosait de rire et Lise devenait toute rouge, lui répondant que ce n’était pas une infirmière qu’il lui fallait, mais un psy.

Au fond, elle n’avait sans doute pas totalement tort. Mais il avait la moto et il l’avait, elle, cela lui suffisait amplement. Il y a des folies plus supportables que d’autres, chacun sa croix. La sienne lui convenait bien.

Mais Lise s’était lassée, comme fatiguée.

Pour l’instant, il l’attendait toujours, ses yeux passant de son téléphone à la porte d’entrée de la brasserie. Il essayait de préparer un petit discours : « Ma chérie, c’est vrai, je n’ai pas toujours été à la hauteur. On a perdu une course, ce serait con de perdre le championnat. » Cet exercice était trop difficile pour lui. Il se trouvait bien nul et il la voyait déjà lever les yeux au ciel en l’entendant se dépatouiller avec sa métaphore foireuse sur la moto. En même temps, elle savait qu’il n’était pas bien poète mais que lorsqu’il parlait course, c’était sincère.

Au bout de plusieurs minutes à essayer de nouvelles tournures, il laissa tomber l’idée de préparer quoi que ce soit. Si déjà elle pouvait venir, il arriverait forcément à trouver un truc à lui dire. Notre homme aimait rouler à l’instinct en toutes circonstances.

oh-girl-copie

Puis il était venu avec son Honda. Il l’avait garé en plein milieu du parking.

Ça la toucherait, c’est certain : cela lui rappellerait leur mariage, il y avait quatorze ans.

Une haie de motos les attendait devant la Mairie, dans un boucan de tous les diables, dégageant un léger nuage bleuté qui donnait à la scène une allure surnaturelle. On aurait dit des pilotes sur la grille de départ, en plus, ses amis s’étaient tous mis sur leur trente-et-un, chemises propres et pantalons neufs. Cela lui avait presque mis les larmes aux yeux, de les voir tous là, juste pour eux. Au bout de cette allée extraordinaire, son Honda, lustré comme au premier jour, les attendait, les clés sur le contact. Lise était venue s’asseoir derrière son jeune mari, si belle, si heureuse, dans la promesse d’un avenir radieux. Elle s’était installée comme les grandes dames à cheval, les deux jambes du même côté, il avait démarré. Ils partaient comme ils s’étaient connus, à deux sur une moto, roulant à l’aventure.

Puis sa robe blanche s’était prise dans la roue arrière.

Un coup d’œil rapide lui confirma que, cette fois, elle était bien en retard et surtout qu’elle n’avait même pas essayé de le prévenir. Jamais elle ne l’avait laissé sans nouvelle. D’ailleurs, elle l’avait assez harcelé pour qu’il prenne son téléphone quand il partait en moto ou qu’il lui envoie un message quand il était retardé.

Elle ne pouvait lui envoyer un message plus fort que celui-ci.

Il termina sa bière d’une traite en soupirant et il se dit que, peut-être, venir à moto n’avait pas été une aussi bonne idée qu’il l’avait cru.

Encore moins avec son Honda du mariage.

D’ailleurs, il n’était plus si sûr de pouvoir changer.

Il attrapa son casque et sortit sans se retourner, laissant le son des Ramones résonner dans un bar terriblement vide. En franchissant la porte, il lança un « hey ho, let’s go » que personne ne reprit. Même le barman ne lui dit pas au-revoir comme si, ce soir, il n’avait existé pour personne.

***

Il était un peu tendu, il pensait à Lise et une pluie fine avait sournoisement détrempé la route pendant qu’il était à l’intérieur : trois bonnes raisons de ne pas partir tout de suite. Il saisit un paquet dans la poche de son cuir et en sortit ce qui avait dû être une cigarette avant d’être ainsi écrasée. Il jura en essayant de l’allumer avec un briquet à demi mort. Ce n’était pas sa soirée. Mieux valait en rire.

Il inspira profondément quand enfin il put voir scintiller le petit bout rouge incandescent. La nicotine se répandait doucement dans son corps. Il se cala contre le mur, à l’abri de la pluie. Le calme revenait en lui, il avait l’impression d’émerger d’un épais brouillard, le léger son des gouttelettes posant comme un voile sur les bruits du monde. Il faisait le vide, comme s’il était sur une grille de départ. Peu à peu, tout devenait très clair. Limpide.

Juste en face de lui, sous la lumière blanche d’un réverbère de parking, son GB 250 noir brillait sous la pluie. Sur le coup, il ressentit une pointe de fierté en le regardant. Il ne l’avait pas vendu, depuis toutes ces années, même quand ses comptes l’auraient exigé, même quand Lise le lui avait demandé. Elle n’avait jamais vraiment insisté de toute façon, comme si, au fond, elle avait toujours su qu’il ne fallait pas lui demander de choisir. Pour ne pas être déçue. Il n’y avait pas une pièce qu’il n’ait tenue entre ses doigts. Il avait tout appris avec son GB, la mécanique, la carrosserie, la débrouille, l’adrénaline, même les chutes.

Voilà, il était à nouveau détendu et son GB ne demandait qu’à partir. La pluie et la nuit avaient dégagé les routes.

Finalement, c’était une bonne soirée, pensa-t-il en écrasant sa cigarette contre le mur.

oh-copie

D’un geste rapide, il balaya sommairement les gouttes sur la selle et il mit le contact pour laisser le moteur chauffer pendant qu’il s’équipait. Un léger frisson remonta le long de son épine dorsale jusqu’à la nuque. Quand il l’entendait démarrer, c’était plus fort que lui, il souriait. C’était automatique. Et cela effaçait tout. Ce soir, parce qu’il en avait besoin et qu’il était seul sur le parking, il s’autorisa à mettre quelques coups de gaz. Cela lui fit un bien fou. Lise n’aimait pas quand il faisait ça, cela la mettait mal à l’aise et elle disait qu’il était ridicule, que ça répondait à un instinct primaire de mâle en manque de testostérone. Louis n’en avait aucune idée de ce qui pouvait se passer dans ses hormones et, à vrai dire, il s’en moquait éperdument. Il savait juste que cela lui faisait quelque chose d’entendre un moteur tourner bien rond. Quand à ce qu’il ressentait quand il roulait, il ne lui en avait tout simplement jamais parlé. Les longs discours, ce n’était pas son truc et elle aurait été beaucoup trop jalouse de le savoir si heureux sans elle. « Lise, se dit-il sous son casque, tu m’emmerdes vraiment ce soir. »

Alors il traversa le parking sur la roue arrière, sous les yeux écarquillés du barman qui rentrait ses panneaux avant la fermeture. Arrivé au stop, il planta tout et se retrouva sur la roue avant. Assuré de son petit effet, il accéléra et s’enfonça dans la nuit.

Louis se marrait comme un gosse sous son casque, il n’avait pas fait de sortie aussi tonitruante depuis une éternité. Et personne n’était là pour le gronder. Après l’attente dans le bar, il était heureux de retrouver la route. Il ne supportait pas de ne rien faire, l’ennui le tétanisait et il ne se sentait vivre que dans le mouvement.

Sa conduite s’était assagie, plus adaptée à une route ouverte, même s’il roulait toujours soutenu, enchaînant les kilomètres, sentant son corps se réchauffer, tandis qu’une vapeur s’élevait du moteur. Louis était accroc aux circuits, c’était là qu’il s’exprimait le mieux, là où la seule limite à la vitesse était sa propre limite : celle qu’il repoussait sans cesse. Chaque dixième gagné sur un tour était un pari gagné sur lui-même. Mais ce soir, ce run sauvage au milieu de la ville déserte lui procurait des sensations tout autant fortes. Surtout sur son Honda, intimement lié à son histoire. Le son du 250 semblait rebondir entre les façades qui lui donnaient un écho remarquable. Louis n’était pas bien poète mais il ne connaissait pas de son plus beau que celui d’une moto entre les murs d’une ville endormie.

Louis posa le pied à terre à un feu rouge. Il releva la visière de son casque.

Et c’est là qu’il la vit.

Ses yeux se posèrent d’abord sur la BM R65 noire qui semblait sortie d’un vieux film. Mais ce n’est pas elle qui retint son attention : la moto avait traversé le carrefour à toute allure mais il était sûr de ce qu’il avait vu. La petite silhouette montée sur cette bête sombre, c’était Lise.

Il ne saurait pas dire pourquoi il était si sûr de lui. Les cheveux, la tenue, la posture… Mais c’était Lise, il le savait. Et elle avait pris la route de la brasserie qu’il venait de quitter.

Le feu passa au vert. Son poignet droit se cassa et il se mit en route dans les traces de la BMW. Il sentait l’essence dans l’air soulevé par celle qui le précédait, si ses yeux avaient pu se tromper, son odorat ne lui laissait aucun doute.

Il roula fort pour la rattraper mais il lui semblait qu’elle avait toujours une longueur d’avance sur lui. De temps à autre, il croyait apercevoir le phare arrière de la BM, comme un petit point sombre dans la nuit, avant qu’il ne disparaisse à nouveau dans une courbe de la route. Il était persuadé qu’elle était juste là, devant lui. C’est pourtant seul qu’il arriva sur le parking du bar. Il en fit le tour en roulant au pas, plus pour se laisser le temps de réfléchir que pour s’assurer qu’il était vide car tout était désert.

Il l’avait vue. Il en était sûr.

Il finit par rebrousser chemin, secouant la tête sous son casque. Incapable de ne pas penser à elle. Il n’avait plus qu’à rentrer chez lui, il n’avait rien de mieux à faire. Il devait dormir quelques heures pour retrouver ses esprits, au lieu de parcourir la nuit noire à la recherche de Lise. La fatigue et la nervosité lui avait joué des tours. Tout simplement. Ce ne pouvait pas être Lise. En BM. Quelle idée. Elle les avait quittés, lui et sa passion débordante.

Voilà, il devait s’y faire.

Il attendit que la grande porte métallique s’ouvre et il entra au pas. Pourtant, dans cet atelier démesuré qu’il habitait depuis deux mois, le son de son GB partit dans tous les sens. Sur le grand tapis rouge, il coupa le moteur et mit pied à terre. Il jeta son cuir et son casque sur ce qui avait dû être un beau canapé et il alla allumer les rampes de lampes qui éclairaient le hangar.

Il regarda l’immense garage avec, en retrait tout au fond, sa caravane. Sa maison.

Il n’avait pas trop envie de réfléchir ce soir, il avait la vie qu’il avait choisie. Ni de se plaindre, il n’y avait personne pour l’écouter.

Il alluma le petit chauffage à fuel qu’il plaça près de son établi et, tandis que la folk de Low Parade tentait de s’élever dans cette vaste pièce, il s’accroupit et reprit le travail où il l’avait arrêté deux heures auparavant. Rapidement, ses doigts se couvrir de graisse et sa tête se vida. Il terminait la révision d’une petite enduro pour un client. Que ce soit pour lui ou pour les autres, il y passait le même temps, avec la même application. Pas de quoi rouler sur l’or mais cela lui suffisait. Pour le reste, il avait toujours réussi à se débrouiller.

C’était l’essentiel.

Concentré sur la fourche qui lui résistait, il lui fallut quelques minutes pour l’entendre.

Il se redressa et tendit l’oreille. Le vent qui s’engouffrait dans l’atelier créait un fond sonore constant. Pourtant, juste là, dehors, une moto tournait au ralenti.

Il sortit par la petite porte découpée dans le portail métallique. C’était une nuit sombre de novembre et la pluie avait chargé l’air d’humidité, dégageant une brume épaisse et rase. Il dut attendre que sa vue s’habitue. Quand il la distingua enfin, la BM démarra comme une flèche dans la nuit et passa devant lui soulevant l’air froid et les feuilles mortes.

Il reconnut cette odeur. Cette silhouette.

Sans réfléchir, il s’engouffra dans son hangar, sauta sur ses affaires pendant que le lourd portail se soulevait.

Son Honda bondit à l’extérieur, laissant derrière eux les accents mélancoliques du songwriter qui résonnaient dans l’immense atelier vide. Il avait laissé les lumières et cette grande porte béante au milieu de la nuit semblait annoncer la fin d’un film.

oh-girl-2-copie

À cette heure avancée de la nuit, pas une âme ne bougeait, Louis avait le sentiment de rouler dans une ville abandonnée, courant après son mystérieux fantôme comme d’autres fuient leurs démons. Il s’autorisa à rouler plus fort, ne voulant pas laisser fuir une fois encore cette silhouette sombre sur cette bête noire. Il ne relâcha pas son poignet droit avant d’apercevoir le petit point rouge à l’arrière. Il crut l’apercevoir à la sortie d’un virage et accéléra davantage.

L’équipée sauvage sortait des larges boulevards de la ville et attaquait les routes qui longeaient les champs de blé. Couché sur son réservoir, il ne sentait pas le vent engourdir ses jambes ni la pluie inonder la chaussée de gouttelettes froides. Ses réflexes du circuit ne le quittaient jamais, il attaquait les virages, penché sur sa monture, les genoux à quelques millimètres du goudron de la petite Départementale.

Devant lui, la BM enchaînait les kilomètres sans relâche, avec une souplesse remarquable, jouant sans cesse avec les lois de l’équilibre. Les deux motos offraient un spectacle de haute voltige et leurs pilotes étaient deux funambules sur une même corde.

Louis avait réussi à se mettre dans les roues de la BM, à quelques mètres à peine. Il lui sembla apercevoir de longues mèches brunes sortir du casque et, malgré lui, il lâcha son guidon d’une main pour tenter de les caresser.

À cette allure, la moindre erreur ne pardonne pas.

Il est interdit d’être déconcentré.

Quand la courbe suivante jaillit hors de la nuit, quand ses phares n’inondèrent plus de lumière l’asphalte grise mais un vaste champ de blé, Louis mit toutes ses forces à rétablir son équilibre.

Et il pensa à Lise.

Dans cette fraction de seconde où son corps quitta la selle et la moto sa trajectoire.

Dans cette fraction de seconde qui précéda la chute de son corps sur la route.

Il pensa à Lise.

Avant que sa tête ne heurte le sol, il garda les yeux ouverts mais ne vit aucune moto sur la route.

Il pensa à Lise et se dit qu’il était bien seul.

3 commentaires sur “Oh Girl !

No Comment ?

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *