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1912, premier tour du monde à moto. # 1.

Quête d’essence

En cinq épisodes, je vais résumer le premier tour du monde à moto effectué il y a 105 ans par Carl Stearns Clancy, un jeune Américain qui souffrait d’ennui… Il cherchait moins l’exploit que l’aventure, les rencontres, la découverte du monde. Le hasard l’a amené à réaliser cet incroyable périple, à une époque ou de nombreux pays ne possédaient ni routes ni station-services, sur une moto alors exceptionnelle, une Henderson 4 cylindres. Jusque Paris, il fut accompagné de Walter Storey. Il poursuivit ensuite son voyage seul, face à d’innombrables imprévus.

Par Zef, photos archives Clancy.

Le jeune américain Carl Stearns Clancy n’a jamais rien fait comme les autres. Il s’est beaucoup ennuyé gamin, « le collège a été le moment le plus terne de ma vie ». Fils de prêtre, il passait son temps à courir les cimetières à la recherche des épitaphes les plus originales. Et il a fini par travailler dans la pub’, à New York…

Dès lors, il a rêvé de faire le voyage le plus long, le plus périlleux qu’aucun motocycliste n’ait jamais entrepris.

Cette idée l’obsédait, occupait tout son temps libre. Il lui fallait déjà trouver une moto. La rencontre des frères Henderson, aussi jeunes et perchés que lui, provoqua le début de l’aventure. William et Thomas Henderson n’avaient créé leur marque qu’un an auparavant, dans le but de produire la moto la plus rapide de l’époque. Ce qu’ils firent fin 1911, avec un quatre cylindres de 934 cm3 puissant de 7 chevaux (une seule vitesse). Ils n’étaient pas très chauds pour un tour du monde, quand Clancy leur a confié son idée, mais lui savait être persuasif et partager son enthousiasme. Il partirait finalement avec la Henderson 4 cylindres. Walter Storey, un ami, se joindrait à lui, qui allait lui acheter la même Henderson. Il avait 31 ans en 1912 et n’avait encore jamais pratiqué la moto. Clancy était lui âgé de 22 ans en 1912.

La Henderson à 4 cylindres en ligne était considérée en 1912 comme la moto la plus rapide du monde. Elle était capable de 120 km/h en pointe. Son vilebrequin était de type automobile, comme son démarrage à manivelle.

La Henderson à 4 cylindres en ligne était considérée en 1912 comme la moto la plus rapide du monde. Elle était capable de 120 km/h en pointe. Son vilebrequin était de type automobile, comme son démarrage à manivelle.

Ils mirent deux mois à préparer le voyage, qui allait débuter en Europe, après que le bateau eut accosté en Irlande. Ils prévoyaient de traverser la France et l’Espagne, pour rejoindre l’Afrique du Nord puis l’Asie. Soit 24 000 km sur mer et 22 000 sur terre selon leurs estimations, le tout en un an. A partir des cartes existantes, ils repéraient les routes principales de chaque pays et espéraient en découvrir de nouvelles pour écrire un futur guide inédit. A l’époque, aucun automobiliste n’avait non plus accompli un tour du monde.

« Comme tout le monde, nous sommes superchargés de boulot toute l’année, acharnés à gagner modestement notre vie, qui en devient monotone. Nous voulons briser ce cycle. Cette année, nous n’aurons pas de salaire mais nous donnerons une toute autre allure à notre vie avec ce premier tour du monde à moto. Ce projet répond à nos envies de grand air, de découvertes, de rencontres et de culture. » Carl Stearns Clancy, Mémoires.

Pour subvenir aux besoins du voyage, Clancy a passé un accord avec les magazines Bicycling World et Motorcycle Review. Une rubrique lui revenait dans chaque publication, pour lesquelles il serait payé. Il embarquait ainsi un appareil photo et une petite machine à écrire. Les deux hommes avaient décidé de camper aussi souvent qu’ils le pourraient, s’ils ne pouvaient dormir chez l’habitant. Une paire de pneus Good Year serait aussi chargée sur les Henderson. Chaque concessionnaire de la marque avait été prévenu, pour accueillir les deux motos, mais le réseau restait minuscule. Ils dépensèrent en tout 4 000 dollars d’équipement (tente, sac de couchage, outils, bidons d’essence, un revolver…). Des visas devaient leur permettre de franchir la majorité des frontières. Ils avaient également obtenu des lettres de recommandation du maire de New York, du consul de Chine et d’autres pays asiatiques, indispensables pour se ravitailler en essence sur place. La Henderson devait pouvoir rouler pendant environ 240 kilomètres avec un plein, mais l’autonomie restait un mystère, selon les conditions. Surtout, Storey et Clancy craignaient de ne pas trouver de carburant aussi souvent qu’ils en auraient besoin en Inde et au Japon. Où les routes étaient extrêmement rares.

Carl Stearns Clancy.

Carl Stearns Clancy.

Les deux aventuriers embarquèrent le 5 octobre 1912 à bord du paquebot baptisé Merion. Ils atteignirent Liverpool, en Angleterre, le 17 octobre. Les motos avaient été envoyées depuis l’usine de Detroit à Dublin, en Irlande, qu’ils devaient maintenant rejoindre. Ils passèrent deux jours à visiter la capitale irlandaise, leur voyage était avant tout culturel. Puis, au Phoenix Park, Clancy apprit à Storey à piloter une moto !

Ils prirent la route. Pas pour longtemps. Storey chuta après 160 km lors d’un accrochage avec un tramway, courant à l’époque dans les villes européennes. Sa roue arrière fut détruite, de même que sa fourche, le guidon et autres pièces proéminentes. Ils trouvèrent un petit garage pour mettre la moto à l’abri et commander les pièces nécessaires à sa réparation. Mais il était hors de question d’attendre. Clancy prit Storey sur sa moto, en plus des 34 kg de bagages ! S’ensuivit une traversée compliquée de l’Irlande, ses routes mal pavées, son essence rare (Clancy explique avoir parfois mélangé de l’huile de paraffine avec un restant d’essence), son début de guerre civile suite au Home Rule… Ils s’étonnèrent aussi de certaines particularités locales, dont les passages à niveau : contrairement aux Etats-Unis, des barrières s’abaissaient devant les trains irlandais pour qu’ils laissent passer les chevaux attelés et autres piétons ou rares engins motorisés.

Ils se dirigèrent vers l’Ecosse, visant Glasgow après avoir traversé les Bluestacks Mountains au nord-est de l’Irlande, où ils dormirent chez un pêcheur, partageant le repas avec sa femme et ses cinq enfants. L’homme, pauvre, n’ayant jamais été plus après que la ville située à 16 km de sa maison, surprit les deux Américains par sa grande culture, sa profonde connaissance de l’histoire irlandaise et sa description précise des chutes du Niagara, qu’il n’avait bien sûr jamais vues mais qui le fascinaient. Ces rencontres faisaient les moments préférés de Clancy.

Clancy et Storey à Dublin.

Clancy et Storey à Dublin.

Souvent, ils ne croisaient pas grand-monde pendant de longs kilomètres, qu’ils franchissaient à une moyenne de 35 km/h. Ils parcoururent ainsi 800 km en Irlande, dont plus de 600 à deux sur la pauvre Henderson qui ne manifestait aucune faiblesse. Ils récupérèrent la moto de Storey à Glasgow. Les Ecossais leur parurent très différents des Irlandais, beaucoup plus individualistes, un peu comme les Américains. « Ce ne sont pas les buildings ou l’architecture qui font l’esprit des villes, mais bien les personnes qui y vivent » écrira plus tard Clancy. Ils furent en revanche éblouis par les paysages écossais, mais aussi plus bas par les Cumbrian Mountains, au nord-ouest de l’Angleterre. Clancy s’enchanta plus loin de l’excellent état des routes anglaises, inconnu aux Etats-Unis.

Les nuits commençaient alors à se faire longues, ils changèrent l’éclairage de leurs motos pour des phares plus efficaces, trouvés à Birmingham, alors très industrialisée. Ils y croisèrent de nombreuses motos, quasiment toutes attelées à un side. Les connaisseurs s’attardaient souvent sur les pneus Good Year des deux Henderson, d’une qualité inconnue en Angleterre à l’époque, malgré les progrès des Dunlop.

Plus loin, ils visitèrent l’université d’Oxford, où ils croisèrent par hasard le Prince de Galles, alors âgé de 18 ans. Edouard Windsor deviendrait plus tard Edouard VIII, roi d’Angleterre.

Avant Londres, la fourche de la moto de Clancy supporta mal l’une des déformations de la route. Les deux hommes la redressèrent, aidés par un chaudronnier local. Ils n’entrèrent pas dans la capitale avec leurs motos, qu’ils laissèrent dans un garage à West Kensington, et passèrent plusieurs jours dans la ville, saturée de véhicules de toutes sortes. Clancy s’étonna du grand nombre d’automobiles. Ils furent invités à de nombreuses réceptions, dont celle du célèbre RAC (Royal Automobile Club), installé dans un immeuble magnifique de style victorien, et une autre à l’Auto Union Cycle of England. Mais ne gardèrent pas un excellent souvenir de leur passage à Londres. « Non pas parce que la ville est crasseuse et démodée, mais à cause de la froideur de ses habitants. Rien à voir avec la fureur de New York ou l’extraordinaire vie parisienne » commentera plus tard Clancy.

Puis ils embarquèrent pour Rotterdam, aux Pays-Bas. Le voyage en bateau coûtait alors 9 dollars pour un passager, 6 dollars pour une moto, ce qui correspondait en gros à 3 jours de travail pour un manœuvre en 1910. Le mauvais état des routes hollandaises, payantes, ralentit leur cadence jusque Amsterdam. Là, les motos reçurent une révision complète (vidange, réglages, calage des distributions etc.). Le garagiste ne leur demanda en échange qu’un bref essai de l’une des Henderson, curieux de rouler sur une moto américaine à 4 cylindres.

Fin de l’épisode 1.

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