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Presse moto, sapée comme jamais

Petit état des lieux

Par Zef.

C’est un billet sur la presse moto papier. Avec des chiffres, un court historique, mes témoignages de quinze ans de presse papier, mes errements, interrogations, quelques certitudes péremptoires…

Cette presse tient une part importante dans l’univers de la moto, on parle pourtant rarement d’elle, sauf, souvent, pour colporter des poncifs. Mais au-delà des chiffres et de la réalité de la presse papier, il y a surtout la relation avec les lecteurs, passionnelle. Parce que la presse moto est une presse d’information mais aussi de loisir, un organe vivant du milieu passionnel qu’est la moto. Et qu’un mag’ appartient autant à ses propriétaires qu’à ses journalistes et ses lecteurs.

Ça défouraille sévère ces temps-ci sur la presse moto papier. Rien de bien nouveau, elle se fait régulièrement tailler des costards. Dernier en date, celui de la maison Cigalou, qu’on connaît bien par chez nous. Le gars s’est lâché façon éléphant dans un magasin de porcelaine. Y a de la nature impétueuse chez ce jeune là, beaucoup d’ambition, de l’envie, de la passion, et quand tout ça s’emmêle, le compteur Geiger s’emballe. La verdeur jouvencelle fait ravage. Sans plus de discernement, parce que le moment n’était pas bien choisi. Pile quand certains chez Moto Magazine subissent l’enfer du licenciement économique. Que j’ai connu il y a presque deux ans, avec Twin&Triple. Que vachement trop de gens connaissent chaque année en France.

Et forcément, ils l’ont pris un peu pour eux. Cigalou ne vise personne précisément, plutôt un système qu’il soupçonne, mais l’homme est ainsi fait qu’une fois humilié par l’horreur économique (cf Viviane Forrester), le côté érectile de son poil prend le dessous et chatouille les nerfs.

Il espérait apporter sa pierre à l’édifice suite à l’annonce des très récents licenciements chez Moto Mag’ (13 personnes), avancer quelques commentaires, clamer son ambition.

Au même moment, un autre journal, RAD, annonçait son dernier numéro avant de baisser le store.

Tempête dans un verre d’eau ? Non. Que la jeunesse s’ébroue et bouscule, c’est plutôt bon signe. Qu’elle ait des velléités de ‘Calife à la place du Calife’ prouve sa santé. Le désordre qu’elle appelle s’inscrit dans l’ordre « naturel ». Et la presse, organe essentiel de la passion moto, doit accepter d’être provoquée à coups de menton. Pour voir si la bête bouge encore. Parce que les autres (marques, concessionnaires, accessoiristes, pilotes, teams etc.) ramassent sévère aussi. Un truc passionnel comme la moto, c’est parfois ‘petits meurtres entre amis’.

Malheureusement les arguments avancés par Cigalou sont inexacts, en termes de chiffres de vente de presse comme de motos. Et quelques idées reçues s’y glissent, comme la pression de la publicité sur les rédactions etc. Ces préjugés, assez répandus, ne s’appuient jamais sur des exemples précis. Ils naissent plutôt, encore une fois, de soupçons.

La presse moto, je la connais pas mal, j’y bosse depuis quinze ans. Je précise : un an chez Option Moto, dix chez Moto Journal (cinq ans essayeur, cinq ans chef des essais) et trois chez Twin&Triple/Cafe Racer. Quelques piges chez Moto Mag’ en 2015 et 2016, beaucoup pour Moto Revue Classic et quelques autres pour Moto Revue depuis un an. Et bien sûr Fast&Lucky, que j’ai créé fin décembre 2015, mais qui utilise le support du web.

‘La moto et la presse figurent au rang des besoins non primaires. Alors allez essayer de vendre de la presse moto…’

Presse moto copie

En pente douce

En crise la presse moto ? Oui et non. Elle ne se porte pas si mal qu’on le hurle, les chiffres de vente se vérifient sur le site de l’OJD, pour les titres qui souscrivent à cet organisme de transparence (certains ergoteront que ces chiffres s’arrangent parfois avec leur réalité, souvent sans preuves. Quand certains mag’ l’ont fait, ils ont été exclus de l’OJD). A titre d’info, pour les sites internet, on consultera Similar Web.

Où on constate une baisse des ventes de journaux, lente. Moto Revue a pourtant inversé la tendance, Moto Heroes n’en finit pas de grimper, Moto Journal annonce de bons chiffres 2016, compliqués à comparer à l’année précédente, quand le titre était encore hebdomadaire. Ses ventes bimensuelles valent, grosso modo, celles de Moto Revue. Le mensuel Moto Magazine a lui connu une baisse plus significative, mais elle n’explique pas seule les licenciements récents, liés aussi à une structure interne particulière due à son histoire. (Ouais, rien ne s’explique en deux mots, tout est complexe…)

100 ans de presse moto

La presse moto ne s’effondre pas, elle s’érode. Et ce bien avant l’avènement d’internet. La multiplication des journaux l’explique, depuis presque trente ans. Moto Revue, plus que centenaire (fondé en 1913), s’est longtemps doré la pilule sous le soleil d’une concurrence quasi transparente. En décembre 1971, Moto Journal est venu lui faire ombrage. Le duel fut parfois féroce. Quelques autres titres existaient, plus typés, presque fanzines. Sauf Moto Verte (fondé en 1974), premier titre axé tout-terrain à connaître un gros succès (des pointes à 80 000 ventes mensuelles au début des années 80, quand aujourd’hui les meilleurs mensuels font 25 000 ventes en kiosque).

La situation a peu évolué dans les années 80, fastes pour la presse (pubs en tout genre, dont celles pour le tabac, quasi absence de retransmission des GP sur les rares chaînes télé, gloire de la vitesse et des sportives, fiabilité et efficacité encore relatives des motos malgré d’énormes progrès, loisirs rares, époque encore ivre d’une liberté qui se vivait plus qu’elle ne se fantasmait etc.). Il faut tout de même souligner l’apparition de titres comme Moto Flash, Moto 1 (rédaction alors fréquentée par Coluche) ou Moto Crampon, réponse tardive à Moto Verte. Et Le Pavé dans la Mare, ancêtre de Moto Magazine, organe de la FFMC, adossé à la Mutuelle des Motards. Ce titre esquissait une belle idée du mag’ moto militant, soucieux du quotidien du motard, de sa défense, moins lié que les autres à un objectif de rentabilité (si peu adapté au « produit » presse, on en parlera plus loin).

Suivirent les années 90 et le début des années 2000. Le grand rush ! Option Moto (fulgurant), Moto et Motards (impressionnant), l’original Cafe Racer, les sympathiques Moto Légende et Moto Revue Classic, puis Moto2, L’Intégral, Enduro Mag, Desmo, Boxer Mag, Génération Moto, FMX, Sport Bikes, des titres 125 ou scooters et bien d’autres encore. Que s’est-il passé ? Le monde de la moto s’est peu à peu segmenté avec son succès commercial (sportives, trails, roadsters, anciennes, GT, sport GT, customs etc.), la presse s’est spécialisée en conséquence.

D’autre part, la technologie a facilité la fabrication des journaux, avec la démocratisation de l’ordinateur, des logiciels de texte et de mise en page, puis l’apparition des appareils photos numériques. Dès lors, n’importe quel gus un peu déterminé pouvait créer son titre à moindres coûts. Il suffit juste de s’imaginer le nombre de personnes que nécessitait avant le montage d’une maquette (la justification des textes, les photos découpées aux ciseaux…), le développement des pellicules puis le traitement des photos… Des métiers quasi artisanaux ont disparu.

Le lectorat, lui, s’est dispersé. L’économie de chaque titre s’est flétrie. Dernier coup de grâce, internet, arrivé en 1994, devenu ‘grand public’ au milieu des années 2000. Moto Station, Banditmania (devenu Le Repaire des Motards) et Moto Net ont tiré les premiers, à la toute fin des années 90. De l’info gratos, des rédactions uniquement financées par les revenus publicitaires. L’ensemble de la presse a reçu ce coup là en plein foie. Et aujourd’hui, les réseaux sociaux ajoutent au trouble, voir l’article des Echos ici.

Des chiffres ? Pas simple de comparer des hebdos (il en reste un aujourd’hui, souvent oublié, La Vie de la Moto) avec des mensuels, des bimestriels etc. Mais pour faire synthétique, il se vendait en gros entre 250 000  et 300 000 magazines moto chaque mois en kiosque au début des années 90. Aujourd’hui… aussi (j’ai ramené les chiffres de vente à une périodicité mensuelle, source d’approximations mais pas très éloignées de la réalité). Sans compter les hors-séries et les abonnements.

Je ne fais pas ce trop bref retour historique (non exhaustif) juste pour jouer au vieux con, mais pour mieux envisager la trajectoire de la presse moto ces quarante dernières années. Non, internet n’explique pas seul la santé fragile de la presse moto. Progrès technique et concurrence s’en sont chargés avant.

Journaliste, un métier qu’on adore haïr

Or la presse supporte mal les lois du saint marché. Quand elle s’y soumet, l’horizon s’assombrit. Ainsi certains titres généralistes : les couvertures putassières pour attirer le chaland, la chasse au scoop fût-il mal dégrossi, la petite phrase pour exciter l’humeur et la polémique… Pour vendre (et ce depuis bien longtemps, les « Quatre grands » du début du XXème siècle (Le Matin, Le Petit Parisien, Le Petit Journal et Le Journal), qui totalisaient alors 4 millions d’exemplaires par jour, usaient déjà de sensationnalisme, jeux-concours etc. pour draguer le lecteur, selon des procédés très proches de ceux utilisés sur Facebook aujourd’hui. Le réseau social, avec par exemple ses ‘Instant Article’, est d’ailleurs appelé à remplacer pour partie la presse selon certains experts…).

Le métier de journaliste, dans sa haute acception, cadre mal avec une exigence de rentabilité.

D’autre part, le « flâneur salarié », selon la formule de Henri Béraud, n’amuse guère le patron de presse, surtout dans les grands groupes où les dirigeants ne sont pas issus du métier. Conçoit-on pourtant un journaliste soudé à son bureau, soumis à des horaires fixes ? Ce flâneur là consacre souvent son temps à parcourir les routes, les concessions, les événements, les ateliers, les circuits, laisse traîner son oreille… Difficile à encaisser pour un contrôleur de gestion ou un actionnaire.

Parce que oui, journaliste est un métier, dont le socle se fonde, je crois, sur la curiosité, la rigueur, l’ouverture d’esprit et l’humilité. D’ailleurs, on n’est jamais tout à fait journaliste, on le devient perpétuellement. Puis viennent la culture et le réseau, qui s’acquièrent avec le temps. Bien sûr il faut ajouter la capacité à restituer un récit cohérent et intéressant pour le plus grand nombre. Le journaliste moto y ajoute une passion insatiable, un minimum de connaissances techniques et une sensibilité aux particularités de chaque engin. Ces compétences floues, comparées à celles d’un mécanicien, d’un menuisier, d’un boulanger ou que sais-je, laissent penser que ce boulot est accessible à n’importe qui. En effet, il l’est.

On l’apprend, longtemps, toujours. Le débutant balbutie, enrage quand il prend conscience de la pauvreté de son savoir en fréquentant les éléphants, donne le change avec sa fougue et sa vision d’un monde bien sûr réinventé, nouveau, auquel l’autre ne comprend rien, dépassé. L’éléphant, lui, le toise avec morgue, contemple depuis son petit roc l’histoire qui sans cesse se répète. Seul bénéficiaire de ce croisement de fer, le magazine qui normalement emploie les deux, pour satisfaire le lecteur, lequel y trouve un fabuleux éclectisme. Encore un truc qui coûte cher, ça.

Le journalisme, c’est comme une fenêtre ouverte sur le monde, un angle de vue toujours subjectif mais large, qui veut raconter, expliquer quelque chose du monde dont il traite, à partir d’un cas particulier, de faits objectifs vérifiés. Avec si possible des arguments, des exemples, des rappels historiques, des comparaisons culturelles, des avis d’intervenants etc.

Presse moto CCV copie

Les essais, point d’achoppement

Or dans la moto, un exercice des plus compliqués peine à s’accommoder des particularités journalistiques : l’essai. C’est d’ailleurs toujours lui qui est pointé du doigt. Rares sont les attaques sur les sujets voyage, les portraits, l’actualité, les dossiers etc. Les compte-rendus sportifs attirent aussi la critique, moins pourtant que l’essai. Les anciens chantent les louanges de « la grande époque », âge d’or fantasmé. Il faut relire les essais des années 70 et 80. Hormis quelques exemples exceptionnels, comme les fantastiques récits d’Alain Gillot dans MJ (qui s’arrangeait parfois avec la réalité) ou de Gilles Mallet dans Moto Revue, la turbulence d’un Patrick Boulland dans Moto Verte, ou encore la richesse culturelle et la  transversalité d’un Jacques Bussillet ou d’un Christian Lacombe parfois distillées dans MJ, les essais restaient très techniques et les compte-rendus de course assez factuels.

Si la presse moto aujourd’hui se calquait sur l’essentiel des essais d’hier, elle nuirait à la vente de somnifères, tellement on n’est plus habitué à lire des textes longs, fouillés, où il est question d’architecture moteur, d’angle de colonne de direction, de calage de vilebrequin etc.

Tellement l’instant consacré à la lecture se raréfie, moins galvanisant dans son immédiateté que faire défiler Facebook, Snapchat ou Instagram sur son téléphone portable.

A la fin des années 90, la presse s’est aussi donnée des airs de magazines de mode. Les rédactions ne juraient plus que par les maquettes de plus en plus aérées, les photos hyper léchées montrant des essayeurs sapés comme jamais, genou par terre à des endroits incongrus, écran de casque fumé, dernier blouson bariolé, impersonnel… J’en étais. Je crois que cette approche graphique a créé peu à peu une distance avec le lecteur. Un magazine a des allures de miroir, dans lequel le fameux lecteur aime se retrouver, parfois se surprendre, parfois se rassurer, au-delà de la seule information recherchée. Non, je ne dis pas qu’il faut faire des photos moches, plutôt des photos qui transmettent un instant, comme disait Cartier-Bresson. La photo participe à l’info et à l’émotion.

(Concernant le graphisme, on répondra que Moto Heroes a basé une partie de son succès dessus. Ok, mais il correspond justement à l’aspect de la moto dont il traite, orienté sur l’esthétique de ‘l’objet moto’, plus que sa pratique, et sur les portraits.)

J’en reviens à l’essai. Lié directement à la pratique de la moto.

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Nombre de motos en circulation entre 1995 et 2012, en milliers de moto. Source L’Officiel du Cycle et du Motocycle.

A l’aube des années 2000, la répression s’est accentuée. Mais le marché moto s’est densifié, jusqu’en 2008. Les roadsters devenaient les rois de la route, la presse d’essai s’est focalisée sur ces nouveaux motards, pas tous passionnés, parfois juste attirés. Entre 1987 et 2007, les ventes de motos neuves ont plus que triplé (d’environ 90 000 à environ 290 000), pour fléchir ensuite. Les trails monocylindres et les sportives tenaient le haut du classement jusqu’en 1996, arrivée de la Suzuki Bandit 600. Elle a tout chamboulé. Le marché de l’occasion a suivi. Les roadsters ont alors donné des ailes aux marques et aux concessionnaires. Encore aujourd’hui, ils figurent en tête des ventes, neuf ou occasion (ce dernier marché est plus de deux fois supérieur à celui du neuf et échappe souvent aux statistiques style kilométrage moyen annuel etc.) mais les chiffres sont moins florissants. La tendance néo-rétro émerge doucement, sans plus pour le moment, même si elle a dépassé les sportives, complètement out. Les trails multicylindres s’apprécient, et la R 1200 GS fait un carton incroyable.

Evolutions des ventes moto. Source L'Officiel du Cycle et du Motocycle.

Evolutions des ventes moto d’occasion (VN) et neuve (VO) entre 1995 et 2015. Où on constate la chute de vente des motos neuves depuis 2008. Source L’Officiel du Cycle et du Motocycle.

La presse moto généraliste traditionnelle a peu bénéficié de ce formidable élan. De nouveaux titres plus précis dans leur cible ont eux réussi à s’engouffrer dans l’aspi.

Les nouveaux motards n’étaient pas tous avides de presse, elle a quand-même essayé de les séduire. Normal. Sans réussir complètement. Les purs et durs, les roule-toujours, ont eux commencé à regretter le grand écart.

Moins d’essais longs, moins de récits, des textes plus courts souvent réduits par des maquettes ‘place à l’image’… Les marques (comme les teams en compétition) ont sophistiqué leur maîtrise de la com’. L’ère de la ‘public relation’ a recouvert la presse, rien de nouveau ni d’étonnant.

Dès lors, les essais se sont adaptés : aux maquettes, à la profusion des motos réparties en catégories, à la diversité supposée du lectorat.

Poncifs à propos des essais

Parmi les plus récurrents :

  • Les présentations à la presse de nouveaux modèles, inintéressants. Cet exercice existe depuis longtemps, les présentations existaient déjà dans les années 50 (voire l’histoire de la Triumph Bonneville) et parfois même avant. Les constructeurs ne se privaient pas alors, parfois, pour faire essayer des engins de l’espace, soigneusement montés en avant des lignes de production. Le niveau de perfection de l’industrie aujourd’hui atteint par la majorité des marques a rendu inutile ce genre de procédé crapuleux. Restent les pneus et les réglages de suspension, parfois (rarement) trop soignés. Ce premier essai a toujours été succinct, mais c’est aussi une occasion unique d’échanger avec les ingénieurs et membres des marques. Des essais plus longs et des comparatifs sont engagés ensuite. Pour un bimensuel ou un mensuel, hors de question de se passer d’une présentation, information essentielle. Ces essais sont trop encadrés ? Oui, souvent pour des raisons de sécurité, mais aussi pour que la marque choissise les conditions de ce premier essai (météo, typologie des routes etc.).
  • La profusion de motos neuves ? En effet, l’immense marché de l’occasion est quasi absent des essais. Mais les motos neuves appartiennent à l’actualité. Le problème avec l’occasion, c’est que l’essai d’un modèle particulier ne permet pas forcément d’en tirer des conclusions générales, qui dépendront de l’état et de l’entretien de la moto. Sans parler de l’équipement.
  • Trop de sportives ? Faux. Les roadsters pullulent : évidemment, ils représentent la majorité des motos en circulation. Enfin, faut-il bannir les motos exceptionnelles ou enivrantes ? Les nostalgiques se pâment devant des Triumph Bonneville des années 60, des Kawa H2 750 des années 70, des GSX-R des années 80… Qu’étaient-elles sinon des sportives ? Qui s’étourdit a contrario devant les populaires BSA B 31, Honda CB 350 twin ou Kawasaki ER-5 ? Les motos exceptionnelles reçoivent en effet dans la presse un traitement exceptionnel.
  • Achetés les journalistes ? Rien de plus idiot. Il faudrait déjà le prouver. D’autre part, chaque marque achèterait, tour à tour, un essai ? Ridicule.
  • La pression des marques via une menace sur les budgets publicitaires ? Rarissime. Oui, c’est arrivé, et les annonceurs ont rarement obtenu ce qu’ils espéraient. Quand j’étais chef des essais à MJ, j’ai parfois reçu des appels de marques mécontentes d’un comparatif. 1/ Normal, elles défendent leur moto. Tout le monde en fait autant avec son boulot, critiqué. 2/ Nous n’avons jamais cédé, pas plus qu’un autre titre à ma connaissance. Enfin, il existe certains exemples de « punition » de pub’, mais jamais, je crois, à propos d’un essai. Je ne sais pas tout non plus… Ces représailles se rapportaient plutôt à des traitements trop osés (exemple : couverture de Moto Journal en 1998 lors de la sortie de la Suzuki Hayabusa, avec le titre « 340 km/h compteur ») ou qui tournaient en ridicule la moto (exemple : ma chute en vidéo avec la Kawasaki GTR 1400, en 2007).
    • La fiabilité des motos contemporaines et leur niveau d’efficacité font perdre de l’intérêt aux essais ? Oui et non. En effet, Moto Mag’ a arrêté ses tests 50 000 km, Moto Journal les raréfie (rachetés à l’ancien cousin Motorrad). Les motos n’ont quasi plus de problèmes en comportement dynamique… Elles conservent toutefois chacune leur personnalité, et c’est ce que l’essai doit mettre en exergue, je crois. Aussi faut-il alors arrêter de considérer la moto comme un « produit » ! L’horrible mot ! Mais rappelons quand-même que la vérification par la presse des chiffres de poids et de puissance a contraint les marques à s’approcher plus près de la réalité dans leurs annonces. Il y eut par le passé des valeurs martiennes, parfois reprises aujourd’hui par la presse quand elle traite d’histoire.
Le motard de presse.

Le motard de presse.

Exempts de critique, les essais ?

Non bien sûr.

Le monde a changé, il change encore, les habitudes agissent elles avec une force d’inertie impressionnante, surtout dans les grandes rédactions. Multiplicité et dispersion par catégories des motards, nouveaux usages induits par internet (interactivité, immédiateté, choix énorme, prépondérance du divertissement rapide, dit entertainment, sur la lecture…), pratique de la moto en constante évolution (répression, diversité des loisirs à portée de tous, difficultés économiques peu propices aux week-ends de roulage, et moins on roule, moins on vit la moto…), pas facile de s’adapter.

Le mode d’organisation classique des grosses rédactions persiste, avec ses journalistes spécialisés (sport, actualité, essais…), ce qui nuit un peu à leur vision transversale de la moto. La fragilité du modèle économique de la presse papier a de plus conduit à l’étranglement des rédactions. Plus question de « flâneurs salariés », non pas des branleurs qui n’en foutent pas une mais des journalistes ayant le temps de fureter, lire, rencontrer, aller sur un essai puis sur un GP et après chez un concessionnaire, découvrir la nouvelle tendance « vintage/atelier/frime » avant de s’en faire un jugement définitif, participer aux actus…

L’essayeur s’est ainsi replié sur son métier, devenu parfois routinier (certains vont crier au scandale mais c’est une réalité, évidente si on y réfléchit un peu). Surtout, il a eu moins de place, je l’ai déjà dit, pour se laisser aller au récit, moins de temps aussi pour des raisons économiques. Enfin, s’il n’est soumis à aucune pression publicitaire, il connaît son unique censeur : lui-même. Le jaillissement de l’impulsion, propre au récit, se heurte souvent à la surconscience. Se mettre à la place du lecteur, éviter de raconter sa vie parce qu’on estime qu’elle n’intéresse personne, c’est arrondir les angles et tenter de s’adresser au public le plus large possible. C’est s’approcher au plus près de l’objectivité, au détriment de la prise de position tranchée, forcément un peu fausse, au mieux, ou scandaleuse : je crois que c’est ce que pointent les lecteurs qui jugent la presse moto « chiante ».

Oui, en effet, comme l’a prouvé autrefois Bertrand Sebileau chez Moto Journal, et les gars de Moto et Motards aujourd’hui, peut-être que les lecteurs ont besoin d’identifier le motard-essayeur qui se cache derrière l’essai qu’il lit.

En revanche, faut-il que la presse, et notamment les essais, divertissent ? Tout le monde butine déjà sur son objet connecté. Impossible de retrouver dans la presse la même superficialité, ce papillonnage addictif dans le métamonde, virtuel, dont l’infinité étourdit, grise.

Je ne crois pas moi que la presse ait pour vocation première de divertir, même si elle le fait un peu. La phrase de mon premier rédacteur en chef, Claude de la Chapelle, à Option Moto, me revient : « Quant tu écris, pense toujours que ton lecteur s’emmerde, qu’il est dans les transports en commun, que sa femme le gonfle, son patron aussi, son banquier le harcèle… Emmène le ailleurs ! » Ce qui n’est pas du divertissement, mais de l’exil. De l’envie. De la vie. Quelque chose que le reporter libre aime faire. Vous savez, celui qui coûte cher parce qu’il a besoin de temps… Pour le moment, il existe encore. Les patrons de presse accepteront-ils toujours de le payer ?

Enfin, un mot sur la distribution de la presse, entraînée dans une spirale descendante : moins il se vend de journaux, plus les points de vente ferment, et donc il se vend encore moins de journaux etc.

Conclusion : retour aux fondamentaux ?

Bref, je n’ai moi pas de solution, ça se saurait. On tente juste des choses sur Fast&Lucky (des présentations un peu différentes ici ou , des essais plus typés récits ici ou , des interviews très longues etc.), sur nos propres fonds, donc sans avenir possible. L’idée, c’est un peu back to basics, Tintin reporter…

Ailleurs, chacun expérimente aussi.

Peut-être de nouveaux magazines vont-ils apparaître, dans une incroyable fulgurance. Il faut le souhaiter. Mais lancer un nouveau titre coûte très cher (entre 100 000 et 150 000 € la première année pour un bimestriel distribué en kiosque). Surtout, il doit être soutenu par un projet fort, c’est à dire un risque, un truc incapable de convaincre un financier. Reste en effet les fanzines, comme l’excellent All You Need Is Ride, mais demandez à Adrien, son rédacteur en chef, s’il pense pouvoir étendre son champ d’action un jour, avec plus de moyens…

Je crois enfin que les magazines les plus solides vont finir par trouver un modèle capable de lier différents supports, dont le papier restera le plus solide, car lui se vend. Reste à savoir comment ils vont aborder le franchissement de ce col (périodicité, rythmes par rapport au web, contenu payant sur le web, valorisation de la presse papier pour induire une valeur qualitative nécessaire, points de vue nourris, bien écrits et illustrés avec justesse et originalité…).

Il y a fort à parier que la gratuité du net a attiré les moins passionnés, ceux auxquels l’info brute et rapide suffit. Les autres aussi, mais eux n’en sont pas satisfaits. Donc de nouveau back to basics : de la passion, de la culture, des sujets précis, pointus, originaux… Assurément, il n’y aura dès lors plus de bénéfices somptueux comme dans les années 80. Et peut-être que la presse va du coup revenir à des groupes plus petits, souples, moins coûteux en frais de structure etc.

Quand on sait que Brochet Sandre Magazine ou Poules et Jardins parviennent à se maintenir en kiosques, tous les espoirs sont permis…

14 commentaires sur “Presse moto, sapée comme jamais

    • Ha j’allais te demander si tu l’avais lu ! Très intéressant comme toujours. On seraient pas vieux avant l’heure à préférer les longs articles illustrés et documentés plutôt que Snapchat…? 😛
      Au final on est tous d’accord, on veut tous la même chose : « de la passion, de la culture, des sujets précis, pointus, originaux ».
      L’un de vous 2 a juste une manière plus consensuelle de l’expliquer que l’autre 😀
      « Y’a des impulsifs qui téléphonent, y’en a d’autres qui se déplacent. » comme diraient les tontons !

      • Je me doutais que certains ne retiendraient que cette conclusion qui n’en est pas une :-) Je l’ai rappelé, je n’ai moi pas de solution. « De la passion, de la culture, des sujets précis, pointus, originaux » est un poncif, une abstraction, comme quand on dit « il faut vendre plus » ou « il faut inverser les courbes du chômage ». Ces évidentes banalités n’amènent à rien. Comme si l’arrivée était le seul intérêt du voyage… Mon but était juste de revenir sur le parcours de la presse moto, lié à la pratique et au marché moto, pour tenter d’expliquer où on en est aujourd’hui (comme l’émergence d’internet qui n’explique pas tout ou la volonté de la presse généraliste d’attirer les nouveaux motards des années 90/2000). Etrange aussi cette nostalgie des « grandes gueules », si répandue :-) Quête d’homme providentiel, fort en gueule et en formules définitives.

        • Bien consciente que cet article n’est pas une recette de cuisine 😉 (c’est d’ailleurs pour ça qu’il est intéressant) cette abstraction est juste, je trouve, un bon raccourci de ce que j’aime lire, un vrai voyage justement, ne pouvant malheureusement pas me transformer en lilliputienne pour accompagner le journaliste, hélas…
          Hé hé il y a des formules que l’on retient 😉 Il y a la gueule mais il y a aussi un peu le talent ^^
          Audiard, la musique, le Continental Circus, je crains que ma nostalgie n’aille pas en s’arrangeant… Mais c’est un autre débat !
          Merci pour ta réponse Zef :)

  1. Salut Zef. Pour être resté assez proche de la presse depuis mon départ à l’insu de mon plein gré, je te rejoins sur bien des points que tu évoques. Aujourd’hui je meuble ma retraite avec un petit titre (pas dans la moto !) qui marche très bien, réalisé par des non professionnels (à part ma pomme et un ancien reporter de L’Équipe) et qui fait sans vraiment le savoir un journal, plutôt une revue d’ailleurs, qui, à mon avis, joue sur un terrain où il y a de quoi exister malgré Internet, les blogs, et la presse “jetable”. Si tu veux échanger avec moi à ce propos, je suis à ton écoute. Amitiés.

  2. Et grand oublié de ce billet, le Journal Des Motards, 24 ans en kiosque, toujours présent, et qui depuis 2 ans voit ses ventes progresser…
    Mais visiblement pas assez porté pub ou trop à part pour être cité 😉
    En tout cas il reste un journal Motards et se vend encore et même bien :)

  3. je retrouve dans ce texte l’essentiel de mon ressenti à parcourir tant la presse papier que le web. Je ne fais souvent que survoler 80% des articles des sites web « mainstream », où c’est de l’info « brute » directement reprise du communiqué de presse du constructeur. Les 20% des articles restantes font que je continue à les lire: des articles plus humains, plus long.
    Coté presse papier, des années de lecture MotoCoincoin commencé jeune en récupérant les vieux exemplaires d’un ami paternel couvrant de mémoire la période de 78 à 85, puis plus tard en récupérant ceux de l’abonnement paternel. J’en ai vu effectivement le style changé, s’alléger mais aussi se vider. La lecture va bientôt s’arrêter: mon père n’a pas renouvelé son abonnement, se sentant définitivement trop éloigné du « motard moyen » qu’on devine et synthétise au fil des lectures. Je ne lui jetterai pas la pierre, je m’y retrouvais de moins en moins et rares devenaient ces moments de « communion » avec l’ambiance du texte. Je ne crache pas sur le choix de la ligne éditoriale, il faut bien vivre et je ne prétend pas avoir les attentes de la majorité motardesque, il vaut mieux écrire pour ceux qui vous liront le plus… J’ai gardé mon abonnement à Café Racer (j’avoue j’ai hésité), tout ne m’y plait pas forcément (notamment le coté look, hipster, sape) mais ça reste de ce que je connais le plus proche de mes attentes.
    Je suis Fast and Lucky depuis maintenant quelques mois, tombé dessus après une recherche du genre « mais que sont-ils donc devenus » sur Zef dont j’appréciais (et apprécie toujours) la plume dans MotoCoincoin. L’article que voilà me confirme que je goute toujours avec plaisir ses écrits. Longue vie au site

    • Merci ! A propos de la « longue vie » du site, elle pourrait être compromise par l’absence de revenus qu’il génère. Peut-être sera-t-il le premier site français moto à passer payant… :-)

  4. Bravo Zef. Un article intéressant et bien étayé, comme d’hab.

    Comme tu vois, je furète sur mon temps de travail. Ça fait du bien de lire quelqu’un sans certitudes, mais qui se pose des questions auxquelles il est intéressant (et capital, pour nous en tout cas) d’essayer de trouver quelqu’élément de réponses.

    Les poncifs (« il faut faire original & co »), les chiffres OJD soit-disant trafiqués (mon mag y est certifié), les blogueurs (et, pire, les cas sociaux des réseaux connectés) qui usent de mots bien lourds et gras pour dénigrer ces frileux de péteux de journaleux « désâmés »… C’est tellement vrai. Ça fait du bien de lire ça aussi.

    Bref, merci, quoi. Je souhaite une année faste et heureuse à Fast & Lucky, le premier mag moto sans papier… mais avec une forte identité !

  5. Quel plaisir de parcourir ces lignes retraçant le parcours de la presse moto. De se remémorer par le fait, les Moto- Revues de mes 10 ans (de mon père) puis ceux de mon adolescence MR MJ, puis pendant la vie professionnelle, puis voir de plus près ce qu’était un journal avec CDLC et France Moto.
    L’analyse et les étapes décrites me paraissent justes. En tous cas je m’y retrouve. Je vais chercher sur le web ce qui m’intéresse; et n’achète plus sauf très occasionnellement un magazine moto depuis disons 15 ans. J’y alterne un mode zapping d’informations brèves et multiples et de sites ou de sujets de fond exhaustif.
    Bref merci pour ce survol de 45 années.

  6. Article particulièrement intéressant, un grand merci et bravo Zef.

    Perso je me désole des difficultés de « MotoMag ». C’est un journal qui a son identité propre, faisant une belle part aux actions de défense et à l’évolution de la réglementation, avec très peu de sport moto (cela n’intéresse pas tous les motards).
    Du coup, histoire de mettre ma petite contribution pour essayer de sauver le titre, je viens de m’y abonner, en ne renouvellement pas au passage mon abonnement « Moto Journal » qui est passé à l’insu de mon plein grès à deux numéros par mois en lieu et place de la parution hebdomadaire.

    Pour le reste mes achats seront plus ponctuels au grès de mes envies.

    Et sinon dans les manquants de ton article, n’oublions pas l’excellent « Road Trip », une sorte de « Géo » du motard.

  7. très intéressan, on se rend compte que trouver une idée entre spécialisation et dilution n’est pas une mince affaire. j’espère que vous trouverez les moyen de ne pas laisser tombé tout le travail de ce très bon site. la boutique peut-etrer?….

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